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Spoilers...

Il y à des films qui ne se loupent pas, qui ne s'oublient pas, aussi. Celui-là en fait partie. C'est une des oeuvres les plus touchantes, poignantes, réussies sur un sujet ô combien délicat (et rebattu, on ne compte plus les films qui abordent cette portion de l'Histoire) : l'Occupation et la Shoah. Réalisé en 1987 par Louis Malle, qui a aussi signé le scénario du film (une novélisation, signée Malle, sortira par la suite, il me semble), Au Revoir Les Enfants (qui aurait dû s'appeler Le Nouveau) a obtenu le Lion d'Or à Venise, 7 Césars dont meilleur réalisateur et meilleur film, et a été nominé deux fois aux Oscars. De tous les films que Malle a réalisés, c'est probablement celui dont il devait être le plus fier, et quand on voit la filmographie du réalisateur (Lacombe Lucien, Milou En Mai, Black Moon, Ascenseur Pour L'Echafaud, Le Souffle Au Coeur, Atlantic City), on se rend compte de son talent. Le film, sobre, sombre aussi vu son sujet, est basé sur une histoire vraie dont Louis Malle, alors enfant, a été témoin, mais est aussi nettement romancé. Le film est interprété par deux acteurs alors débutants, alors âgés de respectivement 12 et 13 ans, et qui ne feront pas vraiment carrière au cinéma (le premier est désormais musicien, le second illustrateur pour livres pour enfants) : Gaspard Manesse et Raphaël Fetjö. On y trouve aussi Philippe Morier-Genoud, François Berléand, Irène Jacob (dans son premier rôle), François Négret, Francine Racette (une actrice canadienne dont ce sera le dernier rôle, qui a joué dans Quatre Mouches De Velours Gris de Dario Argento, et qui est l'épouse de Donald Sutherland, pour l'anecdote) et Stanislas Carré de Malberg. 

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L'action (un terme un peu fort quand on parle de ce film, qui est assez lent) se passe durant l'Occupation, durant l'hiver 1943-44 précisément. Issu d'une famille bourgeoise parisienne, Julien Quentin (Gaspard Manesse) et son grand frère François (Stanislas Carré de Malberg) sont pensionnaires au petit collège Saint-Jean-De-La-Croix tenu par les pères carmes, dirigé par le Père Jean (Philippe Morier-Genoud). Après les vacances de Noël, il retrouve le chemin de l'école et n'est pas vraiment motivé. Peu de temps après son retour au collège, trois nouveaux élèves arrivent et sont présentés par le Père Jean. L'un d'entre eux, Jean Bonnet (Raphaël Fetjö), se retrouve voisin de dortoir de Julien. D'abord assez méfiant (comme l'ensemble des élèves), Julien va, peu à peu, tisser des liens d'amitié avec Jean (la lecture étant un point commun non négligeable, qu'ils partagent), devenant vraiment inséparables après une mésaventure en forêt (perdus au cours d'une excursion, ils sont retrouvés, tard le soir, par une patrouille allemande qui les ramène au pensionnat). Un jour, Julien aperçoit Jean en train de prier étrangement, en hébreu. Il découvre aussi qu'il ne manque pas de porc. Il va rapidement finir par découvrir qu'en réalité, il s'appelle Jean Kippelstein, et qu'il est juif. Ce qui, pour lui, importe peu, ce qui ne l'empêche pas de garder ça pour lui. Un jour, le commis de cuisine, Joseph (François Négret), un jeune homme un peu paumé dont les élèves se moquent mais avec qui certains tissent un circuit de marché noir, se fait virer pour vol, ce dont il n'est pas totalement responsable...

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Le film, tourné en intégralité à Provins (77), se passe donc dans un pensionnat religieux qui, pour le vrai, se trouvait à Avon (aussi en Seine-et-Marne, vers Fontainebleau ; à ce titre, la scène de la forêt est tournée dans la forêt de Fontainebleau, fameuse notamment pour ses amoncellements de rochers), et s'inspire de faits réels. Ce qui n'empêche pas le film d'être romancé : le jeune Louis Malle a certes connu le vrai Jean Bonnet (dont le vrai nom n'est pas celui donné dans le film), mais n'était pas ami avec lui, il le connaissait et c'est tout (Malle, dans des interviews, dira que son regret de ne pas avoir mieux connu cet enfant l'a conduit, plus que tout, à faire ce film, dans lequel son alter ego corrige ce regret). J'ai prévenu qu'il y à des spoilers en haut d'article, et de toute façon, l'histoire du film est connue, alors autant le dire : oui, Bonnet (et les deux autres enfants, aussi juifs) sont, à la fin du film, en un glacial matin de janvier que le réalisateur, en voix-off finale, dira ne jamais oublier, arrêtés par la Gestapo et envoyés dans un camp de concentration, dont ils ne reviendront jamais. Le Père Jean (dans la réalité, le Père Jacques de Jésus) aussi...

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Film culte pour tout cinéphile qui se respecte, Au Revoir Les Enfants est une oeuvre majeure, un film à montrer aux adolescents en cours d'histoire sur la Seconde Guerre Mondiale, un film triste et prenant qu'il est impossible de regarder sans ressentir des pincements au coeur ou aux tripes. Le personnage de Joseph, remarquablement joué par François Négret, et qualifié par Malle de 'petit cousin de Lacombe Lucien' en allusion au personnage-titre, de collabo, de son film de 1974 (même physiquement, il y à des similitudes), est à la fois monstrueux et pathétique. Dans un autre registre, les enfants, dans le film, sont au début assez difficiles à apprécier, on ne voit pas forcément leurs meilleurs aspects (mettez des enfants ensemble dans un pensionnat, c'est vannes, sales blagues et bagarres à gogo, peu importe que l'on soit en pleine Occupation), et à ce titre, le personnage joué par Manesse est, au début, loin d'être sympathique (il ne le devient qu'au fur et à mesure). Malgré cette froideur, on s'attache aux personnages, criants de vérité, et l'aspect documentaire du film (réalisation sobrissime) en rajoute dans le pathos. Les acteurs sont prodigieux. On notera, pour l'anecdote finale, que ce film est apparemment un des grands préférés de Tarantino, qui avouera un jour avoir rendu hommage à ce film via le titre de son premier film, Reservoir Dogs. Selon lui, 'reservoir' serait une prononciation assez maladroite de 'au revoir' par un américain n'arrivant pas à prononcer du français correctement. Que cela soit vrai ou non, on sait Tarantino fan de cinéma français (sa société de production, A Band Apart, est tiré d'un titre de film de Godard), et il est vrai que ce film majeur de Malle est un de ses préférés. C'est surtout un chef d'oeuvre à voir et à revoir, ne serait-ce que pour ne pas oublier que c'est une histoire vraie, et que des histoires vraies de ce genre, malheureusement, il y en à eu des tas, à une certaine époque (à ce titre, le film se base aussi sur l'histoire de Gilles Jacob, ancien directeur du Festival de Cannes, qui fut caché, durant la guerre, dans un séminaire)...