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Nouvel article dans la série "Un oeil sur...", qui aborde les filmographies de grands réalisateurs. Cet article sera plus court, largement plus court que les précédents, car le réalisateur en question, décédé en 1989 à l'âge de 60 ans (l'année prochaine, ça fera 30 ans déjà), bien que comptant parmi les plus importants qui soient (ce qui ne fut pas forcément clamé de son vivant, soit dit en passant), n'a au final pas réalisé beaucoup de films. Je veux bien sûr parler de Sergio Leone, immense (dans tous les sens du terme) réalisateur italien s'étant spécialisé dans le western spaghetti, et que l'on associe (un peu trop) souvent à ce genre cinématographique qu'il a, il est vrai, totalement sublimé. Je ne vais pas rentrer dans le détail du début de carrière de Leone : de 1946 (il n'avait pas 20 ans) à 1962, Leone a bossé, comme assistant-réalisateur (et souvent, non-crédité au générique) sur un paquet de films : Le Voleur De Bicyclette de Vittorio De Sica (ce chef d'oeuvre), Quo Vadis de Mervyn LeRoy, Ben-Hur de William Wyler, et plein d'autres, moins connus, essentiellement des séries B.

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Autant abréger l'introduction pour entrer dans le vif du sujet. C'est en 1961 qu'il réalise, tout seul, comme un grand, son premier film (celui qu'il dira par la suite avoir le plus aimé réaliser) : Le Colosse De Rhodes. A l'époque, en Italie, mais surtout dans l'ensemble du monde du cinéma, le peplum a le vent en poupe. On aime voir des acteurs et actrices en toges et sandales, dans des décors de marbre, dans des films centrés autour d'intrigues soit bibliques, soit de trahisons et de soif de pouvoir, plus ou moins inspirés par la vraie Histoire antique. Le Colosse De Rhodes, interprété par Rory Calhoun, Léa Massari, Georges Marchal et Conrado San Martin, est une petite série B, très bien réalisée (c'est certes le premier film de Leone en solo, mais il a fait ses classes comme assistant, je le rappelle), pas forcément super bien écrite ou interprétée, et qui, comme pas mal de peplums, a pris un petit coup dans l'aile. Certaines séquences sont cependant remarquables. On notera que dans la réalité, le vrai Colosse de l'île (en Grèce) de Rhodes, détruit pendant l'Antiquité, aurait représenté Hélios, et non pas Apollon, comme dans le film. On notera aussi que lors des passages TV français du film, on procédera, sans raison, à des coupes de scènes. Le film dure 130 minutes, durée qui fut rarement respectée lors des diffusions TV... Un an plus tard, un autre peplum sort, Sodome Et Gomorrhe, interprété par Stewart Granger, Anouk Aimée, Stanley Baker et Pier Angeli. Si je parle de ce film très correct (un très bon peplum), c'est parce qu'il a été coréalisé par Leone et Robert Aldrich. Apparemment, plus par Leone qu'Aldrich, d'ailleurs.

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Pour Leone, après cette co-réalisation, le peplum, c'est fini. Un nouveau genre commence à faire fureur, et il va considérablement aider à le populariser : le western. En Italie, on parlera de western spaghetti, évidemment. En 1964, Leone réalise Pour Une Poignée De Dollars. Envisageant dans un premier temps d'engager Charles Bronson (qui refusera), Leone porte son second choix sur un certain Clint Eastwood, à l'époque essentiellement connu, aux USA, pour son rôle dans une série TV western mythique, Rawhide. Mais en Europe, Eastwood est peu connu, voire pas du tout. Le reste de la distribution est totalement européen : Gian Maria Volonte (crédité au nom de John Wells), Marianne Koch, Wolfgang Lukschy, Mario Brega, Antonio Prieto... Leone se cache sous le pseudonyme de Bob Robertson (beaucoup de réalisateurs italiens feront de même à l'époque, comme Mario Bava). Sauf erreur de ma part, il ne le fera plus par la suite : la popularité commerciale du film est telle qu'il se fera tout de suite un nom. Mais le film a aussi été très mal accueilli par la presse, notamment en France. En même temps, ce n'est pas un film d'auteur, juste une série B divertissante. Premier volet de la trilogie des dollars, c'est le moins bon des trois, il faut le dire. Court (95 minutes), le film vaut pour l'interprétation éblouissante et sobre de Clint Eastwood, son regard d'acier froid, ses mimiques, sa barbe de cinq jours, son poncho, sa gâchette facile, son économie de paroles inutiles. L'histoire ? Un cavalier vagabond sans nom, appelé Joe par défaut, arrive dans une petite ville tiraillée dans une guerre de clans, qui la mettent à feu et à sang. Il va y mettre bon ordre. Le film s'inspire vaguement d'un classique de Kurosawa : Yojimbo, Le Garde Du Corps. C'est un très bon petit western, doté d'une remarquable musique du grand Ennio Morricone, qui va devenir indissociable de Leone. Pour des raisons de droit, il a fallu attendre 2010 pour que le film, souvent diffusé en TV, ne sorte en DVD. 

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L'année suivante, en 1965, Sergio Leone réalise la suite, qui s'appelle logiquement ...Et Pour Quelques Dollars De Plus. Si j'ai été un peu critique sur le précédent volet de la trilogie des dollars, je ne le serai pas pour celui-là (ni pour aucun autre des films de Leone en solo). Toujours mis en musique par Morricone, dont le score est encore meilleur que celui du précédent volet (mais aussi très similaire), le film est toujours interprété par Clint Eastwood qui reprend son rôle de l'Homme sans nom, appelé ici Le Manchot (malgré qu'il ait l'usage de ses deux bras). On retrouve aussi Gian Maria Volonte, encore dans le rôle du méchant, mais pas le même évidemment. Lee Van Cleef partage l'affiche, en second acteur, et parmi les acteurs secondaires, on a Klaus Kinski, Mario Brega, Joseph Egger (ces deux derniers apparaissaient déjà dans Pour Une Poignée De Dollars). D'une durée plus généreuse de 2h10, ce film va plus loin encore que le précédent. L'histoire n'est pas l'atout principal : deux chasseurs de primes rivalisent d'inventivité (et finissent par s'associer) dans leur traque d'un chef de gang récemment évadé, l'Indien, qui sème la terreur. Un des deux chasseurs de primes semble motivé par le pognon, l'autre semble avoir des raisons plus personnelles. Tous deux sont des as de la gâchette. La réalisation est solide, la musique est parfaite et colle parfaitement à l'ensemble (par la suite, Leone fera diffuser, sur ses plateaux, la musique du film, pour mettre ses acteurs dans l'ambiance), Eastwood, Van Cleef et Volonte sont parfaits. Bien que ne pouvant toujours pas être qualifié de chef d'oeuvre du genre, ce deuxième volet de la trilogie est une amélioration à 200% par rapport au précédent, et un vrai classique du genre, peu importe la nationalité. Encore une fois, succès commercial immense, mais réception médiocre de la presse. 

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1966: Leone réalise le troisième et, donc, ultime volet de sa trilogie des dollars. Un film généreux (2h40, puis 3 heures dans la version longue sortie en 2002, proposant des scènes coupées inédites) qui non seulement va entériner sa popularité, mais va, aussi, changer la donne du point de vue des critiques, qui commenceront à réviser leurs opinions sur le réalisateur. Ce film, c'est bien entendu Le Bon, La Brute, Le Truand. On retrouve Clint Eastwood dans le rôle de l'Homme sans nom, ici appelé Blondin (Blondie en VOST), alias le Bon. Lee Van Cleef interprète, lui, le rôle de Sentenza, la Brute, et le Truand est interprété par Eli Wallach, à jamais immortalisé par ce rôle. Mario Brega joue encore une fois un petit rôle dans le film, aux côtés de Rada Rassimov, Aldo Giuffre et Luigi Pistilli. Encore une fois, la musique, de Morricone, est intouchable, plus encore que d'ordinaire (certains thèmes, comme "The Ecstasy Of Gold", alias la musique de la scène du cimetière, sont monumentaux). Encore une fois, sans doute même plus encore que pour les autres films, le scénario est mince : trois hommes à la recherche d'un trésor (un chargement d'or perdu), en pleine guerre de Sécession (je crois que le film se passe avant les deux autres, mais comme les histoires sont indépendantes, on s'en fout un peu). Le Bon et le Truand s'associent tant bien que mal, et croisent, de temps en temps, la Brute, qui tue tous ceux qui se mettent sur son chemin. Les trois hommes finiront bien par se trouver, tôt ou tard... Des scènes cultes (notamment celle du cimetière, et celle de la longue présentation des trois personnages, en début de film), des dialogues parfaits, une réalisation solide, des acteurs parfaits, une musique géniale... Un classique de plus, et le meilleur film de Leone au moment de sa sortie.

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Mais attendez voir... En 1968, Sergio Leone va mettre à peu près tout le monde à genoux. Il Etait Une Fois Dans L'Ouest, western spaghetti ultime (Leone, après ce film, ne voulait plus tourner de westerns, et quelque part, il n'en a plus fait, mais j'y reviendrai), 165 minutes de grandeur absolue, est un chef d'oeuvre total. Tout est parfait ici : les acteurs, la musique, la réalisation, et le scénario est plus structuré aussi. Niveau distribution, Eastwood refusera de reprendre le rôle de l'Homme sans nom (ici, l'Homme à l'Harmonica), alors Leone se tournera vers celui qui, au départ, refusa le rôle de Pour Une Poignée De Dollars, Charles Bronson, qui accepte. Claudia Cardinale, dans le seul rôle féminin du film ; Henry Fonda, habitué aux rôles positifs, est ici un vrai salaud ; Jason Robards, habitué aux rôles plus sérieux, joue un truand mal rasé, à moitié indien et inoubliable, le Cheyenne. On trouve aussi, souvent dans des rôles très courts, Woody Strode (un des rares cowboys noirs du cinéma), Jack Elam, Gabriele Ferzetti, Frank Wolff, Paolo Stoppa, Lionel Stander, Keenan Wynn, Fabio Testi. L'histoire ? Un mystérieux homme au visge buriné, jouant de l'harmonica, est attendu dans une gare paumée, par trois hommes armés qui tentent de le tuer, mais se font tuer par lui. Ces hommes travaillaient pour un certain Frank, à la solde d'un propriétaire d'une ligne de chemin de fer. Le même Frank fait abattre la totalité d'une famille vivant dans une maison dans la sierra. Jill, la femme de l'homme abattu, arrive en train ce jour-là, découvre le massacre, fait enterrer les siens et s'installe, seule, dans la maison. Elle reçoit la visite aussi bien de Frank, qui va l'encourager à partir, que du mystérieux Harmonica, qui va contre toute attente la défendre comme le tueur. Sans oublier le Cheyenne, un truand évadé, free-lance, qui va se prendre d'affection pour elle... Musique inoubliable et qui file souvent le frisson par sa beauté, scènes cultes, acteurs au diapason, réalisation bluffante, ce film, un opéra westernien (peu de dialogues, tout passe par le regard et la musique), emmène le genre très loin : détonations de flingues aussi puissantes que des bombes H, rues aussi larges que des autoroutes à huit voies, duels de regards aussi longs que des semaines, visages dégoulinants de crasse et de sueur... L'épitomé du western spaghetti ; après lui, le déluge. Ah ! oui, et un de mes cinq films préférés au monde. Rien que ça, les mecs, rien que ça.

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En 1971, Leone, qui ne voulait plus faire de westerns, sort son nouveau film, qui en France, sera opportunément appelé Il Etait Une Fois...La Révolution. Mais son titre original italien est Giu La Testa et son titre d'exploitation international, A Fistful Of Dynamite (ou Duck You, Sucker ! autrement dit, "Baisse la tête, crétin", aussi bien pour le titre italien qu'anglais). Bien que toujours rangé dans la catégorie des westerns, ce film, au final, n'en est pas vraiment un. Il est interprété par Rod Steiger, James Coburn et Romolo Valli, on y trouve aussi Antoine Saint-John, David Warbeck et Rik Battaglia. Encore une fois, la musique est de Morricone, qui livre une bande-son remarquable, lyrique. L'action se passe au Mexique : Juan, un péon (paysan pauvre) voleur de diligences avec sa smala voit un jour débarquer un motard armé en explosifs, un Irlandais, John Mallory (Sean en VF, ce qui tue un peu la gémellité des personnages : le Mexicain s'appelle Juan, et Juan/John...), dont on apprend par la suite qu'il a fait partie de l'IRA et qu'il est en fuite suite à un attentat dans son pays. Les deux hommes, assez antinomiques (Juan, colérique, est ignare ; John, plus intelligent et posé, va lui inculquer les valeurs de la révolution), vont s'associer afin de braquer une banque à Mesa Verde. Pour Juan, c'est l'occasion de faire main basse sur des lingots. Pour John, c'est l'occasion de libérer des prisonniers politiques que le gouvernement dictatorial local a enfermé dans la banque, laquelle ne sert que de prison. John veut organiser une révolution, libérer le peuple de l'oppression. Juan va peu à peu se prendre au jeu de l'Irlandais... Ce film a des allures de western : grands espace, la musique de Morricone, mais au même titre que le Un Nommé Cable Hogue (sorti la même année) de Peckinpah, un réalisateur qui sera l'objet du prochain article de cette catégorie, ce n'est pas vraiment un western. Vous en connaissez beaucoup, des westerns avec un motard ? C'est un film d'aventures, un film un peu historique, un peu film de guerre, un drame aussi (mais il est aussi assez drôle par moments ; Steiger en fait, comme toujours, des tonnes, mais il est jouissif). Long de 2h35 (selon les pays et les diffusions TV, il sera l'objet, parfois, de coupes, notamment dans son final), il est sans doute un peu long, Leone se regarde filmer parfois (le début du film, dans la diligence), mais sa maestria est là, les acteurs sont parfaits, la musique aussi, et on prend beaucoup de plaisir devant ce film un peu étrange, pas parfait (l'IRA a été crée en 1916, l'action se passe trois ans plus tôt...), mais tout de même remarquable.

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En 1973, Tonino Valerii, un réalisateur de seconde zone, réalise Mon Nom Est "Personne", un film écrit par Sergio Leone. Interprété par Terence Hill et Henry Fonda (et aussi Jean Martin, Geoffrey Lewis, R.G. Armstrong et, encore lui, Mario Brega), mis en musique par Morricone (un score très sympa, léger, primesautier parfois, pas sa meilleure oeuvre, mais très loin d'être à négliger), le film, qui sera un très gros succès, est un western spaghetti parodique, pas autant que sont les deux Trinita de Terence Hill et Bud Spencer, mais pas loin. C'est le meilleur rôle de Terence Hill. Si je parle de ce film (et de sa 'suite' Un Génie, Deux Associés, Une Cloche, réalisé par Damiano Damiani en 1975, interprété par Hill, Miou-Miou, Robert Charlebois, Klaus Kinski, Patrick McGoohan, Jean Martin et Rik Battaglia), c'est parce que Leone, qui a produit les deux films (il n'a pas écrit le scénario du deuxième cité), aurait, selon des sources, fortement co-réalisé les deux films. Etant donné que la Leone Touch est assez présente tout du long des deux films, et étant donné qu'il a produit les deux films et écrit le scénario du premier, ça ne serait pas étonnant du tout. Le premier film est une belle réussite, sans aller jusqu'à atteindre les sommets des films de Leone. Le second, dont le tournage fut émaillé par un vol (avec rançon, non payée) de bobines tournées qui furent donc refaites avec des films de qualité inférieure, le second film est nettement moins bon. Il n'est, en fait, pas terrible du tout. Que Leone ait ou non tourné, ne serait-ce qu'en partie, ces films importe peu. La page western est en tout cas totalement tournée pour le réalisateur. Pendant le reste des années 70, il se consacre à la production, et prépare des projets qui, tous sauf un, ne verront jamais le jour.

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En 1984, Leone sort ce qui restera son dernier film (il mourra sans avoir pu tourner son projet Les 900 Jours De Leningrad) : Il Etait Une Fois En Amérique. Un film très long (3h40) et monumental, qui aurait du être interprété par Gérard Depardieu, Patrick Dewaere et Miou-Miou, que Leone avait vus dans Les Valseuses. Mais ça ne se fera jamais. On peut le regretter, mais quand on voit le film final, franchement, les regrets, on se les carre bien profond, parce que, pardon : Robert De Niro, James Woods, Joe Pesci, Burt Young, Danny Aiello, Elizabeth McGovern, Treat Williams, Jennifer Connelly, James Russo, le casting du film, qui raconte l'histoire d'une bande de jeunes new-yorkais durant la Prohibition et leur montée dans le banditisme, est parfait. Encore une fois, musique de Morricone, sans doute une de ses plus belles oeuvres. Tout est parfait dans ce film certes long, mais prenant de bout en bout, construit selon un schéma non linéaire, et qui peut agacer parfois. Mais la puissance de l'ensemble fait tout oublier. C'est un des plus grands films des années 80, tout simplement. Et une conclusion sublime pour une filmographie qui laisse pantois.