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Spoilers...

Cinquième film des frangins Joel et Ethan Coen, sorti en 1994, Le Grand Saut est probablement un de leurs films les moins connus (en concurrence avec Miller's Crossing, remarquable film de gangsters de 1990 que j'ai abordé très récemment). Contrairement à Miller's Crossing, qui était sorti à une époque où les Coen n'étaient pas encore réputés (seulement deux films, qui ne cartonneront pas commercialement, mais furent remarqués des critiques), Le Grand Saut (The Hudsucker Proxy, titre original qui n'a rien à voir) possède une place atypique et quelque peu fantôme dans leur filmographie : il fait suite à Barton Fink (1991), qui obtiendra la sacro-sainte Palme d'Or et fait assurément partie des chefs d'oeuvres du duo de frères, et il sera suivi, en 1996, par Fargo (qui obtiendra diverses récompenses, notamment un prix à Cannes, et est lui aussi un gros classique des Coen).

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Coincé entre ces deux monstres sacrés qu'on ne se lasse jamais de revoir, Le Grand Saut, en dépit de son casting fabuleux et de sa globale réussite, fait un peu pâle figure. Comédie déjantée et absurde à la Arizona Junior (le deuxième film des frangins) ou The Big Lebowski (1998), ce film est interprété par Tim Robbins, Paul Newman et Jennifer Jason Leigh, et parmi les acteurs secondaires, on peut citer  Steve Buscemi, John Goodman (deux gros fidèles, mais dans de très petits rôles) et le réalisateur Sam Raimi (Evil Dead et ses suites), lequel Raimi est par ailleurs le co-scénariste (avec les frangins) du film. Charles Durning, Bruce Campbell (acteur fétiche de Raimi, lui aussi dans un tout petit rôle, comme Raimi), John Mahoney, Anna Nicole Smith et Peter Gallagher sont aussi dans la distribution de ce film.

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Le scénario de ce film a été écrit à six mains, donc, alors que les Coen venaient de tourner Sang Pour Sang (leur premier film, 1984) et essayaient de le vendre. Ils vivaient alors dans une maison qu'ils partageaient avec Sam Raimi, qui a donc collaboré à l'écriture de ce scénario. C'est grâce à la Palme d'Or de Barton Fink qu'ils purent enfin tourner ce film, pour lequels ils voulaient un budget important (ils prévoyaient de le tourner depuis 1985 !). Le producteur Joel Silver parvint à les convaincre de ne pas tourner en noir & blanc, et parvint aussi à intéresser la Warner, en leur faisant espérer un  gigantesque succès commercial et critique. Au final, Le Grand Saut ne sera pas aussi cartonneur qu'espéré, en dépit des stars à l'affiche (Paul Newman, Tim Robbins, tout de même ! Ceci dit, Clint Eastwood fut un temps pressenti pour le rôle échu à Newman, et Joel Silver voulait Tom Cruise pour le rôle échu à Robbins). La réputation même du film a, depuis quelques années, pris un petit coup dans l'aile, j'ai même l'impression. Mais est-ce un mauvais film ? Certainement pas !

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Le film, comédie déjantée à l'ambiance absurde, à la voix-off digne d'un film de Noël et au dénouement totalement fantaisiste et même fantastique, le film, donc, se passe en 1958. Précisément, l'action démarre le soir du Nouvel An 1959, mais on remonte de quelques semaines en arrière pour comprendre comment le personnage montré se retrouve juché sur un rebord de fenêtre d'un gratte-ciel new-yorkais, prêt à se foutre en l'air. Ce personnage, c'est Norville Barnes (Tim Robbins), un jeune diplômé d'une université de commerce de Muncie (petite ville de l'Indiana où Spielberg avait situé son Rencontres Du Troisième Type, du moins, la première partie du film) et arrive à New York, à la recherche d'un emploi, mais ne trouvant rien, jusquà ce qu'il tombe par hasard (disons plutôt : le destin, vu comment l'annonce lui tombe dessus !) sur une annonce d'une importante société, Hudsucker Industries, recherchant des employés, sans expérience nécessaire. Norville arrive (la société prend tout un gratte-ciel de 44 étages sans compter une mezzanine 45 étages, qui me semble être l'Empire State Building, ou un gratte-ciel très ressemblant) et est engagé. La société est en plein chambard : son PDG, Waring Hudsucker (Charles Durning), vient de se suicider par défenestration, il a grimpé sur la table de réunion du dernier étage, en plein conseil d'administration, et a foncé vers la fenêtre, comme ça, sans rien dire, devant ses adjoints médusés. Sidney J. Mussburger (Paul Newman), N°2 de la société, devient PDG par intérim.

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Ce Mussburger, du genre cynique et filou, a un plan qui fait l'unanimité parmi ses associés : engager un imbécile à la tête de Hudsucker Industries, le laisser mal gérer la barque jusqu'à ce que les actions boursières de la société coulent ; là, Mussburger et ses amis rachètent les actions, reprennent les choses en main, et deviennent riches. Un coup du hasard (du destin ?) fait que Norville, modeste employé du service courrier, est chargé d'amener un important courrier à Mussburger. Maladroit, embarrassé, timide, il fait un effet du tonnerre à Mussburger, qui le prend pour un imbécile et le nomme PDG, sentant qu'il a trouvé le con idéal. Norville, content de sa belle promotion (tu m'étonnes !), en profite pour lancer en production une invention de sa part, qu'il destine, vous savez...aux enfants : un anneau de plastique rond et assez large, coloré, rempli de sable, que l'on fait glisser le long de ses hanches, de son cou, de ses chevilles, de ses bras. Bref, le hula-hoop, dont il trouve même le nom, et qui va assez rapidement être un gros succès. Une jeune journaliste aux dents longues, Amy Archer (Jennifer Jason Leigh), sentant le coup fourré derrière la nomination surprise de cet inconnu aux airs d'innocent un peu bébête (mais en réalité vraiment intelligent), se fait engager comme secrétaire pour mener son enquête de l'intérieur...

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Doté d'une ambiance totalement farfelue et d'acteurs qui semblent s'être vraiment amusés, Le Grand Saut (qui aurait pu s'appeler Le Grand Sot, le titre français du film est peut-être même un jeu de mots, et est plus réussi que pas mal de titres français de films étranges qui ne sont pas des traductions de leurs titres originaux) est un des films les plus drôles des frères Coen, digne d'Arizona Junior (et du futur Burn After Reading) dans ses moments les plus drôles. La scène de rencontre entre Newman et Robbins est hilarante : quand Newman, énervé, ordonne à Robbins de foutre le camp et que ce dernier s'approche de la fenêtre (du dernier étage) pour regarder dehors, Newman lui répond, quelque peu excédé : Pas par là ! Par la porte !, et durant cette scène, Robbins trouvera le temps, malgré lui, de foutre le feu à une corbeille à papiers et de balancer par la fenêtre un important contrat tout juste signé ou rédigé, sans oublier de montrer à un Newman interloqué son dessin d'invention du hula-hoop (un simple rond dessiné sur une feuille !)...

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Comédie déjantée, screwball comme on le dit aux USA, The Hudsucker Proxy (littéralement, "La Procuration Hudsucker") est un moment totalement réjouissant, servi par un scénario inventif (le hula-hoop n'a pas été inventé de cette manière, c'est totalement fictionnel) et décomplexé, des acteurs en roue libre (Newman n'a jamais été aussi drôle, Robbins confirme qu'il est un immense acteur, Jennifer Jason Leigh est souvent très drôle dans son rôle de femme forte à la gouaille imparable, ses shut up ! à répétition, balancés avec un débit de mitraillette en début de phrase sont hilarants), des seconds rôles parfaits (le garçon d'ascenseur, le barman qui refuse de servir de l'alcool, les membres du conseil d'administration qui chipotent sur le nombre d'étages que Waring Hudsucker a franchis avant de s'écraser comme une merde sur le trottoir...), une réalisation ingénieuse, des gags et dialogues parfaits... Pas le film le plus connu des Coen, et il sera hélas un retentissant échec commercial (sans doute son côté très déjanté ne sera-t-il pas compris de tout le monde), et me semble, aussi, un peu oublié de nos jours. Mais c'est un film à voir absolument, il mérite amplement une réhabilitation !