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Spoilers...

23 ans. 23 ans qu'Alejandro Jodorowsky n'avait pas réalisé de films. Son dernier opus en date, le très beau et vraiment méconnu Le Voleur D'Arc-En-Ciel, avec Omar Sharif, Peter O'Toole (avec qui les relations de tournage furent catastrophiques) et Christopher Lee, datait en effet de 1990. J'attends toujours une sortie DVD de ce film, tout comme pour Tusk (1978), mais j'attends aussi qu'un jour, quelqu'un vienne me remettre, comme ça, gratuitement, une valise pleine de pognon, alors pensez-bien que l'espoir fait vivre. Pendant une partie de ces 23 ans, Jodorowsky a écrit des livres, fait des conférences sur le Tarot, et surtout, surtout, écrit des scénarii de bandes dessinées (Les Métabarons, notament, ou Bouncer). Mais il essaiera, de temps en temps, de refaire du cinéma. A chaque fois (King Shot, Les Fils D'El Topo qu'il adaptera en BD, finalement), le projet n'aboutira pas. King Shot devait être tourné avec Nick Nolte et Marilyn Manson, notamment, et a vraiment failli se faire... Enfin bref. En 2001, Jodorowsky publie son autobiographie, une autobiographie romancée, quelque peu fantasmée, qu'il appelle La Danse De La Réalité.

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12 ans plus tard, en 2013 donc, c'est avec l'adaptation au cinéma de cette autobiographie qu'il revient à la charge, retrouvant par ailleurs un ancien compère, le producteur Michel Seydoux (dont l'actrice Léa Seydoux est la petite-nièce, pour l'anecdote inutile concernant le film qui nous intéresse ici, mais qui vous permettra d'aller vous coucher, ce soir, un peu moins con qu'en vous levant ce matin), qui avait été de l'aventure complètement folle, en 1974/1975, du projet Dune, film jamais tourné que Jodorowsky devait faire, et qui aurait été incontestablement LE film de SF ultime s'il avait existé (Jodo ne voyait pas ce film autrement, d'ailleurs). Voir le documentaire Jodorowsky's Dune de 2013 pour plus d'informations. La collaboration entre Jodorowsky et Seydoux s'était interrompue après l'échec du projet (pour des raisons de financement, et aussi le fait qu'à Hollywood, Jodorowsky avait déjà sa réputation de cadet de l'espace, un mec imprévisible et un peu fou-fou ; aussi, le film était prévu pour faire dans les 10 heures, non négociable, et on peut comprendre que ça a inquiété les hypothétiques futurs financeurs). Jodo avait notamment été produit par le frangin de Dario Argento, Claudio, pour son film Santa Sangre (un chef d'oeuvre absolu) en 1989. 

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2013, donc, marque le retour de Jodorowsky. Avec stupéfaction de la part des cinéphiles, car après l'avortement des différents projets que le bonhomme (qui, en cette année 2013, marquait quand même ses 84 ans ! Il en aura 89 en février 2018) et son grand âge, on se disait, franchement, et avec amertume, que le dernier film de Jodorowsky, Le Voleur D'Arc-En-Ciel, film qu'il a quasiment renié (comme Tusk), risquait fort d'être vraiment son dernier. Mais non, heureusement, le bonhomme a de la ressource, et semble encore en totale forme. La preuve ? L'année dernière, il nous a offert la suite directe de son dernier film, avec Poesia Sin Fin, un film que je n'ai pas encore vu, mais une fois que ça sera fait, promis, il sera sur le blog lui aussi. Aucun film entre 1990 et 2013, et deux films entre 2013 et 2016, Jodo s'est réveillé. Mais attendre un nouveau film serait, je pense, un peu improbable. Je peux me tromper (et j'espère me tromper), mais je pense qu'avec le diptyque La Danza De La Realidad/Poesia Sin Fin, Jodo a achevé sa carrière de réalisateur. Et vous avez donc compris que le titre de ce film de 2013, que je n'avais pas encore cité, est La Danza De La Realidad. Bien qu'officiellement français, le film, tourné au Chili (le pays de naissance de Jodorowsky, qui est d'origine russe), l'a été en espagnol. Le film est interprété par Brontis Jodorowsky (fils aîné de Jodo, qui avait déjà joué l'enfant d'El Topo dans...El Topo, en 1970), Pamela Flores, Jeremias Herskovits, Adan Jodorowsky (autre fils de Jodo, vu dans Santa Sangre) et Cristobal Jodorowsky (alias Axel Jodorowsky, autre enfant de Jodo, qui a joué aussi dans Santa Sangre ; il jouait Fénix, adulte, alors qu'Adan le jouait enfant).

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Comme on le voit, c'est une affaire essentiellement familiale que ce film. Ce qui est logique, car La Danza De La Realidad (qui dure 130 minutes qui passent comme un courant d'air) est l'adaptation de l'autobiographie de Jodorowsky. Il est joué, enfant, par Jeremias Herskovits, qui est remarquable (dans la suite de 2016, Brontis, qui joue ici le père de Jodo, jouera Jodo jeune adulte). Pamela Flores joue la mère de Jodo. Le film possède une identité visuelle typique du cinéma de Jodorowsky, entre poésie et irréalisme, avec parfois des tranches de réalité brute. On peut aussi penser à du Fellini de la grande époque (entre Amarcord de Fellini et ce film de Jodorowsky, le même thème : des souvenirs d'enfance romancés et parfois fantasmés, et la même signature visuelle, à la fois étrange et réaliste), voire même à du Terry Gilliam, sans oublier ce grand réalisateur espagnol aujourd'hui bien oublié, hélas, Luis Bunuel. Alejandro est né au Chili, et va, de la part de son père Jaime, connaître une éducation des plus strictes, sévères mêmes : grand admirateur de Staline, Jaime veut que son fils soit un homme, un vrai, et un athée comme lui. Quand il l'emmène au dentiste, il exige du practicien qu'il n'anesthésie pas son fils ; quand il l'emmène chez le coiffeur, c'est pour lui faire teindre les cheveux, atténuer la charmante blondeur enfantine de ses cheveux. 

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Le plus drôle dans tout ça, c'est que Jaime, qui veut que son fils soit la virilité même, un dur de dur...vend de la lingerie féminine. Il possède aussi des idées assez loufoques, il veut absolument chasser du pouvoir le président du Chili mais va devenir le palefrenier du cheval favori dudit président. Il va acheter une arme pour tuer le tyran, mais son revolver servira à toute autre chose... Comme on le voit, La Danza De La Realidad est autant une biographie du père de Jodorowsky (magnifiquement joué par son fils Brontis) qu'une autobiographie de Jodo enfant, qui, bien qu'ayant subi moult avanies et brimades de la part de son père, l'aimait vraiment, ça se ressent. Quelque part, Jodo a été un peu aussi dur avec ses propres enfants : pour son Dune, il avait envisagé de confier le rôle de Paul Atréides à Brontis, et pour ça, exigera de lui qu'il s'entraîne, durant des heures, en compagnie d'un maître en arts martiaux, à la pratique de différents sports de combat. On apprend ça dans Jodorowsky's Dune, de la bouche de Brontis, de Jodo et de Jean-Pierre Vignau, qui initia Brontis aux arts martiaux, avec apparemment beaucoup de rudesse et de sévérité. Quand on sait que finalement, le film ne se fera pas, on se dit que le gamin (jeune ado à l'époque) a morflé pour rien, mais ça n'a absolument pas entaché l'amour qu'il a pour son père, et leur complicité !

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Pour en revenir, en final, à La Danza De La Realidad, le film ne sera jamais mon préféré de Jodorowsky, il n'arrivera jamais, je le sais, même dans 30 ans, à égaler et surtout surpasser, dans mon coeur, La Montagne Sacrée (1973) et Santa Sangre, mais je le place en troisième position, ce qui est quand même une sacrée bonne place. C'est un film sublime de bout en bout, magistralement écrit et interprété, un hommage de Jodorowsky à son père et à une certaine époque ainsi qu'une ode au fantasme et à l'irréalité, le film étant quand même, parfois, et c'est là qu'on reconnaît la patte jodorowskyienne, très particulier. Images qui ne s'oublient pas, musique sublime, réalisation imparable et sobre en même temps, acteurs magistraux, ce film se doit d'être vu (précision : sur le DVD, ne se trouve que la VOST, et le film a été tourné en espagnol, mais ça ne doit pas vous freiner à le voir). Ca peut aussi servir de rampe de lancement pour découvrir le cinéma de Jodorowsky ; franchement, ce film est nettement plus accessible, pour un néophyte, que La Montagne Sacrée ou Fando Et Lis !