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Spoilers !

Après l'éclatante réussite formelle et scénaristique de son premier long-métrage Memento (2000), Christopher Nolan se voit offrir un projet quelque peu empoisonné : un film de commande doublé d'un remake. C'est Steven Soderbergh, le réalisateur de Traffic, Ocean's Eleven et Sexe, Mensonges Et Vidéo, qui, se battant pour ça contre la Warner qui désirait un réalisateur plus chevronné pour le film, choisit, en tant que coproducteur (via sa société Section Eight, cofondée avec George Clooney), Christopher Nolan. Ce dernier accepte évidemment, car le projet proposé est des plus intéressants : un remake d'un film norvégien sorti en 1997 et réalisé par Erik Skjoldbaerg (et interprété par un acteur qui, par la suite, deviendra mondialement réputé, Stellan Skarsgard), Insomnia. Ce film norvégien avait, contre toute attente, été un très beau succès de l'autre côté de l'Atlantique, et comme à chaque fois qu'un film européen ou asiatique cartonne les Américains espèrent en faire un remake, l'occasion était, ici, trop belle pour passer à côté. Ayant conservé le titre original, soit Insomnia, ce remake réalisé par Nolan sort en 2002, avec un casting à la hauteur, et marchera franchement bien. Le film est interprété par Al Pacino, Robin Williams, Hilary Swank, Maura Tierney (série TV Urgences) et Martin Donovan (entre autres).

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Remake hollywoodien oblige, l'action passe de la Norvège aux USA, précisément en Alaska, le seul et unique Etat américain qui pourrait, de par sa géographie et météo, correspondre à la Scandinavie. Mais Insomnia version Nolan a cependant été principalement tourné au Canada (Colombie-Britannique précisément, sur une île au large de Vancouver, ainsi qu'à Vancouver, Stewart, Indian Arm...), tout en ayant aussi été un peu tourné en Alaska quand même pour des plans extérieurs. Le film, à sa sortie, recevra le London Film Critics Award (en 2003) du réalisateur britannique de l'année. Il sera nominé (sans rien recevoir d'autres) à diverses autres compétitions : Saturn Awards (acteur en second rôle pour Williams ; scénario), London Film Critics Awards (meilleur acteur pour Pacino), Empire Awards (meilleure actrice), Prix Edgar-Allan-Poe (meilleur scénario), Satellite Awards (meilleur montage), et même une nomination pour la meilleure bande-annonce de thriller aux Golden Trailer Awards, qui récompense les meilleures bandes-annonces, oui, il y à même des récompenses pour ça !

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L'action du film se passe donc en Alaska. Au moment des faits, on est en plein été polaire : il fait jour en permanence. Will Dormer (Al Pacino) et Hap Eckhart (Martin Donovan) sont deux flics de Los Angeles. Ayant des soucis professionnels (sur le point d'être mis à pied pour corruption), ils sont envoyés dans cet Etat situé le plus au nord des USA, séparés du reste des USA par le Canada, afin d'enquêter sur un meurtre sordide ayant été commis dans la petite ville de Nightmute : une adolescente, Kay Connell, a été retrouvée assassinée, le corps balancé dans une décharge après avoir été méticuleusement lavée. Faisant connaissance avec la police locale (dirigée par un ancien collègue, ce qui explique leur présence ici), et notamment avec la jeune et relativement inexpérimentée Ellie Burr (Hilary Swank), le duo de flic va, dès leur premier jour, sérieusement morfler avec les conditions de vie en Alaska à cette période : pas de nuit du tout, mais une lumière froide et aveuglante à toute heure de la journée et de la nuit. Plus une température pas forcément très chaude, même en été. 

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Afin de choper le tueur, Dormer a une idée : mettre, sur la scène de crime (une cabane isolée au bord d'une plage rocailleuse et d'un petit cours d'eau), le sac de cours de la victime (récupéré par la police) afin de lui laisser croire qu'il a oublié des indices compromettants qu'il doit aller récupérer. Se positionnant un peu partout autour de la cabane (alors qu'une imposante brume se dépose sur les lieux), les policiers ont de la chance : le tueur, alerté par cette information, se rend sur les lieux. Au cours de la tentative d'arrestation (qui se solde par une fusillade, le tueur étant lui aussi armé), Dormer abat, involontairement, Eckhart. Ce dernier, qui lui avait annoncé, la veille, son intention de parler à l'Inspection des Services dès leur retour à Los Angeles, prend cette balle perdue pour un assassinat, et meurt en traitant Dormer de salaud de tueur. Anéanti (il n'a, de plus, pas dormi la nuit passée, rapport aux conditions), Dormer fait passer la mort de son coéquipier sur le dos du tueur. Quelques heures plus tard, à son hôtel, il reçoit un appel téléphonique curieux et inquiétant : un homme, qui ne se présente pas mais semble bien le connaître, lui annonce qu'il l'a vu tuer son coéquipier et cherche à le faire chanter.

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Cherchant parmi les relations et les affaires personnelles de la victime du tueur, Dormer apprend qu'elle était fan des romans policiers d'un auteur local, Walter Finch (Robin Williams), dont le héros est un certain Brody, surnom qui était celui que Kay donnait à ses amis quand elle leur parlait de son nouveau petit ami. Dormer, qui a une intuition (ce Brody et Finch ne sont qu'une seule personne, et très certainement aussi le tueur et son mystérieux interlocuteur), se rend chez Finch. Personne chez lui, mais un appel téléphonique, sur le répondeur de Finch, lui est directement destiné, et lui donne rendez-vous sur un bac de traverse, le lendemain, en lieu public. Dormer, qui n'arrive toujours pas à dormir depuis son arrivée, s'y rend, ne sachant pas à quel point cette rencontre risque de tout faire basculer...

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Ce film est, pour moi, un beau paradoxe : je l'ai adoré et continue de vraiment l'adorer, pensant que c'est non seulement un des meilleurs remakes jamais réalisés mais aussi un des meilleurs thrillers des années 2000 (sans parler du fait que c'est un rôle impressionnant pour le regretté Robin Williams, et un excellent rôle, un des meilleurs parmi ses plus récents, de Pacino). Mais d'un autre côté, quand je regarde la filmographie de Christopher Nolan (9 films à ce jour, en parlant des longs-métrages seulement), Insomnia est, à mes yeux, celui que je trouve être le moins réussi, et c'est aussi celui que j'aime le moins. Compte tenu que j'aime quand même vraiment ce film, ça en dit long sur ce que je pense des autres films du réalisateur ! De la même manière que Kubrick avec Spartacus, Insomnia fut pour Nolan un film de commande sur lequel il n'a pas eu de vrai droit de regard sur le scénario (c'est, je crois, de tous ses films, le seul qu'il n'a pas ne serait-ce que co-écrit, ni produit, juste réalisé). C'est son seul remake à ce jour, je ne sais pas s'il a apprécié l'expérience, mais ce qui est sûr, c'est que c'est indéniablement le moins nolanien des films de Nolan, un film de commande que le réalisateur de Memento a cependant réussi à maîtriser de bout en bout.

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Al Pacino est super convaincant en flic acharné et tiraillé entre arrêter le tueur et marchander avec lui pour éviter d'aller lui-même en prison pour l'homicide involontaire de son coéquipier (et dissimulation de preuves). On n'a aucun mal à croire, en le regardant tout du long du film, qu'il n'arrive pas à dormir (de ce point de vue-là, le nom de son personnage permet un beau jeu de mots, aussi bien en français qu'en anglais, 'dormer' signifiant 'lucarne'), il est de plus en plus un zombie vivant au fur et à mesure qu'avance le film. Robin Williams est juste impressionnant dans ce rôle dur, très éloigné de ses rôles habituels, difficile de se dire que c'est aussi lui qui a joué dans Mme Doubtfire et Jumanji en le voyant dans Insomnia ! Hilary Swank, dans un de ses premiers rôles importants, est excellente. Le scénario est implacable, et la photographie et la musique aident bien à mettre une ambiance hypnotique (assez proche de celle du film norvégien homonyme initial) tout du long des 113 minutes du film. Insomnia version Nolan est donc un thriller remarquable tout en étant le moins abouti de ses films ; quand on le regarde, on se dit que n'importe quel réalisateur moins chevronné que Nolan se contenterait bien d'un film pareil en guise de meilleur de ses propres films, tant Insomnia est cent coudées au-dessus de la production thriller américaine de son époque !