La_Derniere_Vague

Spoilers !

Peter Weir est assurément un des meilleurs réalisateurs australiens (même s'il s'est installé à Hollywood depuis la seconde moitié des années 80). On lui doit Witness (1985, son premier film américain), Le Cercle Des Poètes Disparus (1989), Mosquito Coast (1986), Master And Commander (2003), le très beau et méconnu Les Chemins De La Liberté (2011, son dernier film à ce jour) pour ce qui est de ses films américains. Et n'oublions pas The Truman Show (1998) aussi. Une belle filmographie, on le voit. Pour ce qui est de ses films australiens, c'est loin d'être négligeable aussi : Gallipoli (1981), L'Année De Tous Les Dangers (1983), deux films avec Mel Gibson, sont sublimes. Mais l'essentiel de la filmographie australienne de Weir se résume à un mot : irréel. Ses trois premiers films sont en effet des films fantastique, qui obtiendront un certain succès dans son pays (et en-dehors, pour les deux derniers). Les Voitures Qui Ont Mangé Paris (chouette titre ! film de 1974), Pique-Nique A Hanging Rock (à la photographie filtrée dans le style David Hamilton, film de 1975) et enfin, en 1977, ce film, La Dernière Vague, qui obtiendra le Prix spécial du jury à Avoriaz en 1978. 

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Le film est interprété par Richard Chamberlain, Gulpilil (alias David Gulpilil), Olivia Hamnet, Nandjiwarra Amagula, Peter Carroll et Frederick Parslow. C'est un film à part, à l'ambiance pesante et apocalyptique et au rythme volontairement lent, au même titre (pour le rythme, pas pour l'ambiance) que le précédent film de Weir, Pique-Nique A Hanging Rock (qui racontait l'histoire d'adolescentes ayant mystérieusement disparu alors qu'elles visitaient un site sacré aborigène). Les aborigènes étaient présents en filigrane tout le long du précédent film de Weir, rapport au lieu sacré qui en était le décor (un site réel situé dans la province de Victoria, en Australie). Dans La Dernière Vague, ils sont clairement le sujet. Plusieurs acteurs principaux du film (Gulpilil, Nandjiwarra Amagula...) sont aborigènes. Les aborigènes, je pense que tout le monde le sait, sont les premiers habitants du continent océanien, de l'Australie, et ils furent longuement, et durement, victimes de la colonisation de leur pays par les 'hommes blancs', les colons venus d'un peu partout (l'Australie étant une anciene colonie britannique, indépendante mais membre du Commonwealth, beaucoup d'Australiens issus de colons sont originaires du Royaume-Uni). Désormais, depuis plusieurs dizaines d'années, il n'y à plus (trop) de problèmes, un jour du pardon a même été instauré en commémoration, mais la situation fut quand même longuement tendue.

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Bien qu'étant un film fantastique (et même quasiment apocalyptique), La Dernière Vague est aussi un film sur les Aborigènes. Il y à deux fils conducteurs dans le film, qui sont, en fait, liés l'un à l'autre. D'abord, l'Australie est, au début du film, le théâtre de dégradations météorologiques ahurissantes, des trombes d'eau tombent quasiment en continu, jour et nuit, parfois accompagnées de grêlons gros comme des balles de golf. L'action se passe en novembre, on l'apprend au début, dans la séquence de la salle de classe, et, compte tenu de l'inversement des pôles, en novembre, en Australie, il fait à peu près le même temps que chez nous en juillet/août, c'est l'été là-bas (par contre, en mai/juin, c'est l'hiver). A un moment donné, dans le film, il pleut de la pluie noire, une pluie similaire à des gouttes de pétrole, ce qui pourrait s'expliquer par la pollution (une telle pluie est tombée sur Hiroshima peu après l'explosion de la bombe en 1945).

The Last Wave (1977) 720p

Avocat spécialiste en droit des affaires, marié et ayant deux jeunes filles (l'une d'entre elles, la plus jeune, n'est autre, dans la réalité, que la fille de Peter Weir !), David Burton (Richard Chamberlain) est, un jour, demandé comme soutient à un ami, avocat comme lui, afin de l'aider à plaider la cause de cinq aborigènes de la ville (c'est à dire, ne vivant pas en tribus comme les Aborigènes du bush), accusés d'avoir tué, au cours d'une bagarre, l'un d'entre eux. En réalité, la cause de la mort de cet Aborigène est difficilement définissable, le légiste a conclu à une mort par noyade après une chute dans une mare (de l'eau entrée dans les poumons), mais aucune marque n'est sur le corps et on pourrait tout aussi bien conclure à un arrêt cardiaque. En réalité, on le voit dès le début du film, cet Aborigène, Corman, a été tué à distance par un rite tribal : pourchassé par les cinq autres qui l'accusent d'avoir volé des objets du clan, il est menacé par un vieillard qui brandit, dans sa direction, un os taillé en pointe. Terrifié, il s'écroule au sol, mort (il semblerait, au passage, que ce film se base sur un fait divers authentique).

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Lors de sa première rencontre avec ses futurs clients (pour lui, c'est la première fois qu'il s'occupe d'une affaire pénale), David n'en rencontre que quatre. Il manque l'un d'entre eux, Chris Lee (Gulpilil). Le soir-même, il fait un rêve étrange : il aperçoit, dans son salon, un jeune homme, d'origine aborigène, lui montrant une pierre gravée de forme vaguement triangulaire. Lors de sa deuxième rencontre avec ses clients, il fait enfin la connaissance de celui qui manquait l'autre jour, Chris, et constate qu'il s'agit de celui qu'il a vu dans son rêve (et c'était vraiment un rêve). En le lui disant, Chris ne semble pas étonné. David l'invite chez lui pour déjeuner, afin d'en savoir un peu plus sur lui, et Chris vient accompagné d'un vieil homme, aborigène comme lui, Charlie (Nandjiwarra Amagula), qui n'est autre, au passage, que le vieillard du début du film, celui à l'os (ce qu'ignore, évidemment, David). Menant sa petite enquêtr pour essayer d'en savoir plus sur ce qui s'est passé, David va peu à peu découvrir qu'il pourrait bien s'agir d'un crime tribal (alors qu'à Sydney, en ville, il n'y à logiquement pas de tribu), ce qui pourrait laisser présumer un acquittement, les accusés étant ensuite remis aux Anciens de leur tribu pour qu'eux-mêmes les punissent selon leurs lois. Mais David va découvrir bien d'autres choses, alors que l'Australie est de plus en plus la proie à des dégradations météo affolantes...

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Les acteurs sont excellents, mention spéciale à Chamberlain et Gulpilil, et la réalisation de Weir est efficace, sans aller dans les excès. Le rythme est, comme je l'ai dit, assez lent, ne vous attendez pas à de l'action (ni de la violence : aucune goutte de sang n'est visible dans le film, à aucun moment), mais ça aide à l'atmosphère générale du film, assez sombre, apocalyptique même. Le final est assez étonnant : Chamberlain, à genoux sur une plage alors que les vagues arrivent, aperçoit une gigantesque vague (plus grosse qu'un raz-de-marée) et est terrifié. Impossible de se dire si cette vague (qui, vu les dégâts qu'elle pourrait faire, serait la dernière vague...) est réelle ou juste une vision, son personnage en ayant d'autres tout le long du film, et toutes aussi apocalyptiques que celle-ci. C'est un final envoûtant et étrange, un peu flippant (comme certaines séquences, vraiment irréelles, du film), à l'image du film entier, qui prend son temps mais arrive vraiment à installer une atmosphère étrange et pesante. Il y est question de rites anciens, de croyances, de prophéties, du respect de la loi des anciens, mais aussi, en arrière-plan, de la vie et des conditions sociales (en ville, ils vivent apparemment dans des ghettos...) des Aborigènes, premiers habitants de l'Australie et qui en sont devenus par la suite les "rebuts", en tout cas longtemps considérés comme tels par ceux qui ont colonisé leur pays. A la fois film social et fable apocalyptique, La Dernière Vague est un des meilleurs films de Weir, et mon préféré de lui, en tout cas. A voir, ne serait-ce que pour son incroyable ambiance de fin du monde.