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Spoilers ! Mieux vaut avoir vu le film !

Non, malgré le titre de ma chronique, je ne vais pas parler du chef d'oeuvre de Huysmans (et si vous n'avez pas compris, sachez qu'A Rebours est un roman de Huysmans, un chef d'oeuvre absolu paru en 1884, et je vous encourage à le lire : c'est de la bonne). Si j'ai appelé ainsi mon article, c'est parce qu'au final, le film que je vais aborder maintenant aurait très bien pu s'appeler ainsi plutôt que Memento, qui est son titre. Ce film, sorti en 2000, est le premier long-métrage (avant ça, il n'avait réalisé que des courts-métrages) de Christopher Nolan, un réalisateur qui, assurément, compte parmi les plus importants, talentueux et prometteurs (encore que, avec 9 films à son actif en 17 ans de carrière, je ne suis pas sûr que le terme de 'prometteur' soit encore justifié : pour moi, Nolan n'a plus rien à prouver, son talent est clairement reconnu de tout le monde !) de sa génération. A voir l'affiche française du film, on n'a pas particulièrement envie de le voir (du moins, moi, en voyant une telle affiche, au design un peu crade/underground, ça ne me donne pas envie), mais je peux vous assurer une chose : une fois que vous aurez vu ce film, vous serez totalement à l'opposé de son personnage principal : vous ne l'oublierez pas, et pas besoin de le noter pour ça !

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Ce film, interprété par Guy Pearce, Carrie-Anne Moss et Joe Pantoliano (un acteur que je n'aime pas trop à la base, je ne sais pas, entre son aptitude quasiment innée à jouer les personnages sournois et étranges et sa voix de cartoon...mais je ne critique pas son jeu, c'est un avis personnel), est une pure tuerie. 109 minutes de bonheur cinéphilique qui, la première fois qu'on le regarde, vous détruit littéralement le cerveau. Memento (de l'expression latine memento mori) dure, c'est un fait, moins de deux heures, mais il est si dense, si fourmillant de détails, qu'il semble en durer deux fois plus longtemps en terme de scénario (un des 10 meilleurs scénarii de l'histoire du cinéma, selon certaines sources) et deux fois moins longtemps que sa durée en terme de ressenti. Autrement dit : ça va vite, on ne s'ennuie pas une seule seconde. Et le plus fort, dans le film, et ça explique le titre de mon article (oubliez la référence à Huysmans, c'était juste parce que le roman s'appelle pareil, mais sinon, strictement rien à voir), c'est que ce film a été monté à l'envers, à rebours donc (volontairement, évidemment). On regarde le film en commançant par sa fin, les séquences sont agencées avec, en fin de séquence, le début de la séquence précédente (et entre les séquences, des petites saynètes en noir & blanc servant à l'intrigue).

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Leonard Shelby (Guy Pearce) est atteint d'un handicap étrange et pourtant bien réel : il ne peut pas se souvenir des évênements récents, tout s'efface dans sa mémoire. La cause de ce handicap est claire : il a vu sa femme se faire violer et assassiner sous ses yeux, et son agresseur l'a aussi assommé, entraînant ce handicap lié au traumatisme. Il cherche l'assassin de sa femme, qu'il soupçonne être un certain John G., mais face à son terrible problème de mémoire, il est obligé de tout noter, de prendre des photos polaroïd des personnes qu'il rencontre et qui sont susceptibles de l'aider, ou des lieux et objets importants, et il en est même obligé de se tatouer, partout sur le corps (bras, cuisses, jambes, mains, torse), des informations importantes qu'il ne doit surtout pas oublier. Tout ce qui concerne l'avant-assassinat de sa femme, aucun problème, il le connaît, il sait qui il est, où il est né, ce qu'il faisait comme boulot (enquêteur pour une compagnie d'assurances) avant. C'est tout ce qui a trait à la mémoire immédiate, et ce qui est survenu après le drame (son dernier souvenir : sa femme, morte) qui bloque. Au fil de son enquête personnelle, Leonard (que tout le monde appelle Lenny, ce qu'il déteste, ça lui rappelle sa femme qui l'appelait ainsi, et déjà, il n'aimait pas ça) remonte le fil de sa mémoire, accumulant des informations dont il ne peut pas être sûr et certain qu'elles soient fiables à 100%...

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Ca, c'est le postulat de base qui est (en moins détaillé, quand même), écrit au dos des éditions DVD/BR du film et sur divers sites Web. Comme je l'ai dit, le film est monté à l'envers. Et la première scène est carrément à l'envers : on voit Leonard secouer un polaroïd en train de se développer. La photo semble en fait s'effacer à chaque coup de secousse, puis on voit la photo rentrer dans l'appareil, puis le flash, puis l'appareil être mis de côté, puis on voit...enfin, je ne vais pas dire ce qu'on voit, même si j'ai prévenu en haut d'article qu'il y à des spoilers, il vaut mieux découvrir Memento de A à Z. La première scène est littéralement à l'envers, puis le film est à l'endroit, ce sont les séquences qui sont montées à rebours (comprendre : on ne voit pas Leonard marcher à reculons, etc, non, c'est, de ce  point de vue-là, à l'endroit). Le film se termine sur le début de l'enquête de Leonard. La fin du film (il a retrouvé le fameux John G.) est au début du film. On voit donc dès le départ ce qui se passe à la fin, ce qui signifie qu'on n'a pas trop d'inquiétude pour le personnage principal ni pour l'aboutissement de sa quête. Mais en revanche, on découvre, au fur et à mesure que le film revient en arrière, une multitudes de rebondissements, de fausses pistes, de révélations qui laissent littéralement pantois !

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Memento, c'est une claque visuelle et intellectuelle. Le film est complexe, on ne va pas se mentir : quand on le regarde pour la première fois, on est un peu (beaucoup, même) en apnée, et on a au début un peu de mal à entrer dans le film, le premier quart d'heure est ardu. Et difficile de tout piger, aussi, du premier coup. C'est typiquement le film qu'on a envie de revoir illico, pour essayer d'en savoir un peu plus, pour essayer de le piger un peu mieux. Au fil des visionnages, ça finit par rentrer, comme pour le personnage de Leonard, joué par un Guy Pearce que je n'ai jamais vu aussi remarquable qu'ici. Les autres acteurs sont bons, aussi, d'ailleurs, rien à dire, même Pantoliano, malgré que je ne sois pas fan de l'acteur. La réalisation est bluffante, le scénario (d'après une histoire imaginée par le frangin de Christopher Nolan, Jonathan) est tellement parfait dans son genre que ç'en est indécent. Ce film m'a beaucoup fait penser à deux romans de Franck Thilliez (auteur français de thrillers) qui ont tous deux été écrits bien après Memento ; impossible, à mon avis, qu'il ne s'en soit pas inspiré : La Mémoire Fantôme et L'Anneau De Möebius. Le premier, parce que l'héroïne possède ce handicap de mémoire qui n'imprime pas ; et le second, pour son ambiance, ses personnages louches et le fait que le héros n'a de cesse d'écrire des messages pour ne rien oublier (il ne souffre pas du même handicap, lui, c'est autre chose : il ne cesse de revivre le même jour, par cycles, et s'écrit des messages à lui-même ; ça vous paraît compliqué ? Lisez le roman).

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Ce film est un petit chef d'oeuvre de thriller psychologique (possédant quelques rares touches d'humour, ceci dit, ce qui fait du bien de temps en temps), mais l'atmosphère est quand même globalement sombre) ne possédant aucun défaut, à moins de chipoter, et encore, ça ne concerne pas le scénario. Montage insensé et original (on a envie de remonter le film, de le remettre à l'endroit, pour voir si ça fonctionne ; le résultat serait, en fait, maladroit et limite incohérent, car ce que l'on voit dans le final du film (c'est à dire, le début de l'enquête) est une telle bombe de scénario que ça ne marcherait pas du tout si on commençait par voir cette séquence introductive en début de film, je ne sais pas si vous me suivez ?). Bien que monté à rebours, le film possède une logique interne totale, et son vrai début (à la fin du film) n'est compréhensible que si on a vu tout le film avant. Mettez le film dans l'autre ordre, il sera facile à suivre, mais une partie de l'intrigue, sue à l'avance, transformera ce chef d'oeuvre de thriller en série B bas de gamme au rebondissement franchement classique. C'est là la force de Memento : original dans sa forme, construit de manière diabolique, le film ne fonctionne que tel qu'il est, car pendant les 109 minutes qu'il dure, on est littéralement projeté, baladé de séquences en séquences, au même titre que le personnage, qui ne se souvient plus de rien, sauf de ce qu'il a noté. Un grand film à voir à tout prix !