stanley-kubrick

Pour ce troisième volet des "Un oeil sur..." (nom de la catégorie), place à un réalisateur des plus mythiques, et incontestablement mon préféré : Stanley Kubrick. Je ne saurai dire à quel point sa mort, en 1999, peu avant la sortie de son ultime film Eyes Wide Shut (qu'il n'aura eu le temps de voir qu'en version non-synchronisée, encore un work in progress, mais presque finalisé), m'a traumatisé, comme l'a fait celle de David Bowie en 2016. Se dire qu'il n'y aura plus jamais de nouveau Kubrick (et de nouveau Bowie, pour la comparaison que je viens d'utiliser), pour un fan comme moi, c'était (et c'est toujours) dur. Mais on se console comme on peut avec l'oeuvre accomplie, riche, concernant Kubrick, de pas moins de 13 films de long-métrage, de 1952 à 1999. C'est peu, c'est évident, mais à regarder de plus près sa filmographie (et c'est à quoi va servir cet article, c'est à quoi servent ces articles de cette nouvelle catégorie du blog), on se rend compte que la quantité n'égale pas la qualité. Autrement dit : peu de choses, certes, mais rien à jeter (ou presque...) durant ces 47 ans (depuis sont premier vrai film) de cinéma. 

Né à New York (dans le quartier du Bronx) en 1928, et mort donc à l'âge de 70 ans (un bel âge, mais tout de même jeune), Kubrick ne trouvait aucun intérêt à l'école, mais était en revanche passionné par deux choses : les échecs (il y jouera toute sa vie, souvent même sur les plateaux, entre deux prises ; George C. Scott, apparemment, ne savait pas trop jouer, ce qui ne l'empêchait pas de s'y coller) et la photographie. C'est d'ailleurs une photo, prise en avril 1945 alors qu'il n'a que 16/17 ans, qui va le lancer : il prend en photo un vendeur de journaux attristé, en larmes, près de son stand sur lequel la une du journal, annonçant la mort de Franklin Roosevelt, est bien visible. La photo sera achetée par le magazine Look, et la rédactrice en chef l'engage comme photographe free-lance. Il va découvrir les ficelles du métier. Il se marie en 1947 avec Toba Metz (ils divorceront en 1951). Durant ses premières années, en tant que photographe de presse, il écume les salles de cinéma, découvrant ainsi les oeuvres de réalisateurs tels que Marcel Ophüls, Fellini, Bergman ou Antonioni. Tout ça lui donne l'envie, en 1950, de se lancer dans le cinéma, via des courts-métrages : Day Of The Fight (sur la boxe), Flying Padre (sur un missionnaire), The Seafearers (sur la marine marchande). Son premier film de long-métrage est fait en 1952.

FAD

Il s'agit évidemment de Fear And Desire (sur le tournage duquel sa femme, ex-femme alors, Toba, collabore en tant qu'assistante), écrit par Howard Sackler, et interprété notamment par Frank Silvera, Kenneth Harp et le tout jeune Paul Mazursky, futur réalisateur, et dont c'est la toute première expérience de cinéma. Plus un moyen-métrage qu'autre chose (il ne dure que 58 minutes en tout !), le film, qui se passe pendant une guerre fictive dans un pays inconnu, et parle de soldats en territoire ennemi, le film sera une épine dans le pied de Kubrick qui, embarrassé par son aspect amateur (le film a été tourné en décors naturels, avec un budget rikiki, en peu de temps, par quelqu'un qui découvrait le métier de réalisateur de long-métrage, et ça se sent) et puéril, tentera toute sa vie de le faire interdire et disparaître ; il en récupèrera des copies qu'il fera détruire, interdira sa commercialisation et sa ressortie en salles... Après la mort de Kubrick, le film sera visible sur le Net, dans des copies hideuses, ainsi que sur des DVD pirates de qualité également hideuse, avant de sortir, enfin, officiellement, en DVD (et en salles), en 2012, dans une copie restaurée. Maintenant, c'est officiel, le film est dans le commerce. Mais il n'est réservé qu'aux fanatiques de Kubrick, car, il faut le reconnaître, en dehors de son talent pour les cadrages et les jeux d'ombres, déjà présent, Fear And Desire n'est pas à franchement parler une réussite. 

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C'est d'ailleurs aussi le cas de son film suivant, sorti en 1954, Le Baiser Du Tueur, un autre film très court (65 minutes) et interprété par Frank Silvera et Ruth Sobotka (avec qui il se mariera en 1955, et divorcera en 1957 pour épouser celle avec qui il a fini sa vie). Pendant des années le plus ancien des Kubrick à être visibles, il n'en reste pas moins que Kubrick n'appréciait pas vraiment ce deuxième effort non plus. Encore une fois doté d'un scénario du futur Prix Pulitzer Howard Sackler, le film aborde en filigrane la boxe, sport qui était déjà le sujet du premier court-métrage de Kubrick. C'est, sinon, un film noir sur une histoire d'amour impossible entre un boxeur de seconde zone et une jeune femme malmenée par son truand de patron. Une scène (le final) de vraiment intéressante, se passant dans un entrepôt de mannequins, filmée avec génie et remplie de suspense, sauve totalement le film qui, malgré cela, et malgré encore une fois le génie du cadrage de Kubrick (on sent vraiment qu'il a démarré photographe et qu'il l'est resté, finalement, toute sa vie), n'est pas à proprement parler une réussite encore une fois. Décidément, la carrière de réalisateur de Kubrick ne démarre pas sous les meilleurs auspices. Mais attendez : dès le troisième film, ça va changer, et pour de bon !

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Car ce troisième film, sorti en 1956, et premier film avec une 'star' (même s'il s'agit ici de Sterling Hayden, pas une star immense non plus), va tout changer. Kubrick s'associe alors avec une producteur, James B. Harris, et fonde avec lui la Harris-Kubrick-Pictures. Ce troisième film, L'Ultime Razzia, adapté d'un roman noir deLionel White, est leur première production. L'écrivain Jim Thompson participe à l'écriture des dialogues. Encore une fois court (85 minutes), le film est un des meilleurs films noirs de tous les temps, avec des scènes cultes, comme le final, qui n'est pas sans faire penser à celui du futur Mélodie En Sous-Sol de Verneuil. Le film parle d'un gangster sorti de prison qui organise un casse, celui de la caisse d'un champ de courses hippiques, le coup est de deux millions de dollars. Je n'en dis pas plus... Brillamment interprété et réalisé, le film fait vraiment entrer Kubrick dans la cour des grands. Pauline Kael, fameuse critique cinéma (qui, entre autres cibles, détestait viscéralement les films de Kubrick), estimera, une dizaine d'années plus tard, que ce film avait vraiment lancé sa carrière, ce qui est vrai. La preuve ? Un an plus tard, le voici aux commandes d'un film interprété par Kirk Douglas.

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Ce film, sorti en 1958, et qui sera interdit en France pendant 18 ans, c'est bien entendu Les Sentiers De La Gloire. Abordant la Première Guerre Mondiale sur un angle aussi pacifiste que radical (ce qui explique l'interdiction du film en France pendant toutes ces années), il est adapté d'un roman et parle d'une opération militaire française suicidaire suivie d'un procès absurde : des soldats refuseront de participer à l'opération, estimant qu'elle était non seulement suicidaire, mais surtout inutile. Ils seront jugés pour trahison, refus de se battre, et sommairement exécutés pour ne pas avoir voulu mourir au front... Cadrages fulgurants, réalisation inspirée et sobre, interprétation bluffante de Kirk Douglas, le film (encore une fois très court, 88 minutes, mais c'est le dernier film aussi court de la part de Kubrick, enfin, à une exception près), au cours duquel Kubrick rencontrera sa future femme (qui joue une chanteuse dans le final, une scène magnifique), est un chef d'oeuvre. Entre Kirk Douglas et lui, le contact se fera, les deux hommes s'apprécieront beaucoup. C'est ce qui fait qu'en 1960, quand Anthony Mann sera remercié par les producteurs (Douglas inclus) et quittera le tournage de Spartacus après quelques jours, c'est Kubrick que Douglas imposera. 

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Premier film en couleurs de Kubrick, premier long film aussi (3h10) et premier film à gros budget aussi, Spartacus est donc le cinquième film de Kubrick. Il n'aurait pas du le faire à la base, comme je l'ai dit, c'est Anthony Mann (dont certaines séquences tournées ont été conservées dans le film) qui était le réalisateur initial. Et à la base, Kubrick devait réaliser un western du nom de La Vengeance Aux Deux Visages, avec Marlon Brando, mais au bout de 6 mois de travail préparatoire, Brando, qui n'appréciait pas Kubrick, le fit dégager et fit le film à sa place ! C'est donc sur un film de commande que Kubrick s'est rabattu, pas la mort dans l'âme, mais presque. C'est le seul film qu'il a fait pour lequel il n'a pas eu le droit de regard final, n'étant ni producteur, ni scénariste (le scénariste est Dalton Trumbo, qui adapta un roman de Howard Fast). Interprété par un casting de stars (Douglas, Laurence Olivier, Tony Curtis, Charles Laugton, Peter Ustinov, Jean Simmons, John Ireland, Herbert Lom...), le film cartonne et remporte 4 Oscars (au passage, Kubrick n'aura jamais, de sa vie, d'Oscar du meilleur réalisateur). C'est un excellent film, un des meilleurs péplums jamais tournés si ce n'est le meilleur, mais Kubrick en parlera comme d'un souvenir amer, et d'un film impersonnel, qu'il reniera presque. Dans un sens, c'est vrai : ce n'est pas vraiment un Kubrick. Juste un grand film de plus dans sa filmographie, mais en même temps, une sorte d'accident, le film ne devant, à la base, pas être fait par lui.

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Ceci dit, ce succès permettra très certainement à la Harris-Kubrick-Pictures de mettre à bien leur projet suivant, qui sortira en 1962 et sera un scandale monstrueux : Lolita, l'adaptation cinéma du roman de Nabokov. L'affiche originale et la bande-annonce d'époque insistaient bien sur ça : comment ont-ils pu faire un film de ce roman ? L'histoire est en effet tellement limite... Celle d'un professeur d'université d'âge mûr (la quarantaine bien tapée, proche de la cinquantaine) qui tombe éperdûment amoureux de Lolita, la jeune (et violemment mineure ; dans le roman, elle a 12 ans !) fille de sa nouvelle femme (et ancienne logeuse), qui va jouer, de son côté, sur l'attirance qu'il ressent pour elle. Certes, le scénario (de Nabokov lui-même) a modifié des choses, notamment l'âge de Lolita, qui passe de 12 à 16 ans, mais le film n'en demeure pas moins un scandale monumental, comme le fut le roman. Tourné en Angleterre (le premier film britannique de Kubrick) parce qu'un des acteurs, Peter Sellers, ne voulait pas quitter son pays pour le tournage, car il divorçait et devait rester là, le film est interprété aussi par James Mason (acteur principal), Shelley Winters, et dans le rôle-titre, Sue Lyon, dont ce sera le premier film (et de loin son meilleur, apparemment ; elle a cessé sa carrière en 1980 et a surtout joué dans des séries B horrifiques ou de SF). Long (2h30), sans doute même trop long, le film possède une atmosphère vénéneuse et malsaine, son sujet aide bien, c'est vrai. On ne peut pas dire que ça soit un chef d'oeuvre absolu, et c'est un des Kubrick les moins bien aimés et connus. Mais c'est un film vraiment maîtrisé, que Kubrick dira regretté d'avoir fait (ou plutôt : s'il avait su à l'avance quel scandale le film serait, il ne l'aurait jamais tourné).

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L'année suivante, il s'attèle à son nouveau film, qui sortira en 1964 et qui, avec ses 90 minutes, sera le dernier film 'court' de Kubrick. C'est aussi le premier de ses films, depuis Le Baiser Du Tueur, à ne pas être produit par la firme Harris-Kubrick, qui cesse son activité avec Lolita (le scandale du film, et son relatif échec, ayant fait mal par là où il est passé). Ce nouveau film, son septième, tourné en noir & blanc (son dernier film en n&b), fait revenir Peter Sellers et Sterling Hayden (qui avait vraiment apprécié son expérience kubrickienne sur L'Ultime Razzia). Si, dans Lolita, Sellers avait un rôle secondaire et assez énervant (il en faisait des tonnes), ici, il est au sommet de son art, et dans un triple rôle génial. On a aussi George C. Scott, Slim Pickens, Keenan Wynn et Tracy Reed. Le film, bien entendu, c'est Docteur Folamour, adapté d'un roman de Peter George (adaptation faite par l'auteur et par Terry Southern). Comédie noire et absurde absolument hilarante dans laquelle le monde est au bord du précipice suite au pétage de plombs d'un officier américain ayant lancé une avion chargé de la bombe atomique en direction de l'URSS (et sans raison valable). Dans le triple rôle du Président américain, de son éminence grise le docteur Folamour (un ancien nazi en chaise roulante) et d'un officier de la Royal Air Force, Sellers crêve l'écran, mais George C. Scott, qui rivalise de mimiques et de dialogues insensé(e)s, est tuant aussi. Une séquence, le montrant se casser à moitié la gueule en marchant dans la salle de guerre, n'était pas prévue ainsi : l'acteur s'est réellement viandé, mais Kubrick a gardé la scène, car elle semblait écrite telle quelle et fonctionnait parfaitement. Au contraire, une gigantesque séquence de bataille de tartes à la crèmes, prévue pour le final, fut virée car elle jurait avec le reste du film. Un chef d'oeuvre positivement hilarant : regardez la scène de l'appel téléphonique du Président à son homologue soviétique sans hurler de rire, si vous le pouvez !

2001

Succès commercial et nominé aux Oscars à quatre reprises, Docteur Folamour ne pouvait cependant pas préparer au film suivant, que Kubrick mettra 3/4 ans à faire (il sortira en 1968) : 2001 : L'Odyssée De L'Espace. Basé sur un scénario écrit en collaboration par Kubrick et l'écrivain de SF Arthur C. Clarke (qui écrira le roman par la suite, dans la même année), scénario inspiré par une nouvelle de Clarke, le film, quasiment sans dialogues, et doté d'une bande-son inoubliable entremêlant Lygeti, Strauss (les deux : Richard et Johann) et Khatchaturian, est un sommet total de la science-fiction et du cinéma tout court. Visuellement sublime, tourné en Angleterre, le film, à sa sortie, sera l'objet de critiques parfois violentes (déjà citée plus haut, Pauline Kael démontera le film, littéralement, et probablement avec jubilation et une totale mauvaise foi), et deviendra culte progressivement. Métaphysique, complexe, inventif, le film a réinventé la SF. Sans ce film, de son propre aveu, George Lucas n'aurait jamais réalisé La Guerre Des Etoiles. Personnellement, dans le domaine de la SF au cinéma, je ne vois qu'un seul film capable de l'égaliser (et y arrivant, en fait, totalement) : Interstellar de Christopher Nolan (2014). De son prologue étrange et sublime à l'aube de l'Humanité à son final sensationnel et encore plus étrange avec le Starchild, tout le film est d'une beauté plastique et scénaristique totale. 

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Après ce film, Kubrick s'attèle à un tout autre projet, pour lequel il envisage Jack Nicholson en acteur principal, et pour lequel il regroupe une collection monumentale de documentation : un film sur Napoléon. Mais, le problème arrive, alors que Kubrick a quasiment terminé ses recherches et s'apprête à commencer la pré-production : un film sur Napoléon, Waterloo de Bondartchouk (avec Rod Steiger), sort, en 1970. Et foire totalement au box-office, échec monumental (pourtant, c'est un assez bon film). La MGM annule le projet, sentant que faire un film sur Napoléon juste après le bide d'un autre film sur le même sujet n'était pas une très bonne idée. Frustré, Kubrick se rabat sur un autre projet, qu'il mènera à bien (et il en profite pour changer de distributeur, passant chez Warner, chez qui il restera juqu'à sa mort), une adaptation d'un roman d'Anthony Burgess publié en 1962. Orange Mécanique, tel est ce film, bien évidemment, qui sortira en 1971. Scandale monumental, film tellement violent (pour l'époque) qu'il sera interdit dans plusieurs pays (et suite à des recrudescences d'actes violents en Angleterre, mays où il s'est définitivement installé en 1962, Kubrick fera de lui-même interdire son propre film en Angleterre, interdiction qui durera jusqu'à sa mort), mais aussi film d'une cruelle drôlerie, il est interprété par Malcolm McDowell (que Kubrick remarquera dans If... d'Anderson) et Patrick Magee (notamment) et raconte les (més)aventures d'Alex, un jeune délinquant qui, de brute cruelle, va passer au stade de gentil petit garçon à la mentalité d'agneau sacrificiel suite à un traitement anti-violence expérimental subi en prison. Film sur la violence et sur le libre-arbitre, construit en miroir (la troisième partie du film, qui montre Alex libéré de prison et guéri de sa violence, est un reflet total de la première ; la seconde partie, c'est la prison et le traitement ; chaque partie, grosso modo, dure 45 minutes), c'est un monument culte et radical. Un film essentiel, pour spectateurs avertis. Bande originale inoubliable. Comme toujours.

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 Suite à l'annulation de son projet de film en costumes sur Napoléon, Kubrick, auréolé du succès commercial d'Orange Mécanique (car le film marchera fort, et sera même le plus gros succès commercial de Warner pendant des années), se lance dans...un film en costumes. Adaptation d'un roman méconnu du tout aussi méconnu (il a quand même écrit le roman-fleuve La Foire Aux Vanités, que Kubrick rêvait d'adapter) William Makepeace Thackeray, Barry Lyndon est un film de 3 heures qui a l'insigne honneur d'être mon grand préféré (devant ses deux films précédents) de Kubrick. Sorti en 1975, interprété par Ryan O'Neal, Marisa Berenson et avec aussi Patrick Magee, Murray Melvin, Leon Vitali et Hardy Kruger, le film, d'une beauté visuelle totale et très réaliste (les scènes d'intérieur ont été tournées à la bougie, ce qui donne une ambiance très proche de la réalité et des jeux d'ombres et de lumière inoubliables), et doté d'une bande-son à la hauteur (Mozart, Haendel, Bach, Vivaldi, airs irlandais traditionnels...), raconte l'histoire d'un jeune hobereau irlandais du XVIIIème siècle fuyant son pays suite à une déconvenue amoureuse et un duel réussi, devenant soldat britannique puis prussien, avant de rencontrer un vieil aristo qui va lui faire connaître la vie de courtisan. Il rencontre une jeune noble, veuve, qu'il épouse et dont il prend le nom (de Redmond Barry, il devient Barry Lyndon), va connaître l'ascension, puis la déchéance. L'histoire, en, fait, d'un arriviste. Une histoire sombre, donc, avec des personnages parfois peu attachants, ou plutôt, attachants et antipathiques en même temps, ce qui est paradoxal. Un film aussi cruel que la vie, et qui, à sa sortie, sera un échec commercial cinglant aux USA. En France (le film est sorti en 1976 chez nous), il marchera fort, l'exception culturelle, que voulez-vous. L'échec de ce film fera mal à Kubrick, qui mettra 5 ans avant de refaire un film (laps de temps qui, par la suite, ira en s'accentuant).

SHINING

Et ce nouveau film, sorti en 1980, c'est bien entendu Shining, adaptation du roman (publié en 1977) du même nom de Stephen King, un auteur qui, au moment de la sortie du précédent Kubrick, était encore relativement peu connu (1975 est l'année de publication de son deuxième roman, Salem) mais qui, en 1980, est déjà une star, avec deux adaptations réalisées (une au cinéma, une pour la TV) et plusieurs romans à succès. King, autant le dire tout de suite, critiquera toujours (il le fait encore) le film de Kubrick, scénarisé par Kubrick et Diane Johnson (une spécialiste du roman gothique), car il n'adapte quasiment pas le roman ; beaucoup d'éléments importants de l'intrigue sont balayés, le personnage joué par Shelley Duvall ne correspond pas à son équivalent du roman, on a l'impression que le personnage joué par Jack Nicholson est fou dès le départ dans le film alors que dans le roman, c'est l'hôtel maudit dans lequel il s'installe qui le rend fou... En tant que fan absolu de Stephen King, j'ai longtemps détesté (ou en tout cas, vraiment pas beaucoup aimé) ce film car je n'y retrouvais pas, ou si peu, le roman, un de mes préférés de l'auteur. J'ai appris à adorer le film pour autre chose : il fout vraiment les jetons, possède une ambiance étrange et bien à part, et s'il est une adaptation foirée en terme d'histoire, il est, techniquement parlant, une réussite du genre. Scatman Crothers et le tout jeune (et remarquable) Danny Lloyd complètent la distribution. Musique terrifiante de Lygeti, Penderecki, Wendy (anciennement Walter) Carlos, photographie sublime (grain d'image parfait). A voir aussi : le documentaire de Rodney Ascher, Room 237, dans lequel plusieurs théories, parfois totalement invraisemblables mais tout de même intéressantes et originales, sont émises au sujet des différentes manières de voir ce film apparemment rempli de codes. Un documentaire non-officiel. A voir aussi le remake en TVfilm en trois parties, réalisé par Mick Garris en 1997, sur un scénario de King, et qui adapte bien mieux le roman, tout en étant à mille lieues de la technicité du Kubrick. On ne peut pas tout avoir...

FMJ

Sept années d'attente avant qu'une affiche représentant un casque de soldat américain sur fond blanc ne fasse son irruption sur les murs et façades de cinéma (ce qui me permet de voir, sur l'affiche ci-dessus, qu'en France, le film est sorti le jour de mon cinquième anniversaire) : Full Metal Jacket, 12ème film de Kubrick, sort en effet en 1987. Personne ne pouvait prévoir que ça serait le dernier de ses films à sortir de son vivant... Tourné en Angleterre, le film aborde la guerre du Vietnam et est l'adaptation de deux livres : Putain De Mort de Michael Herr (un journaliste ayant couvert la guerre en tant que reporter, le livre est son témoignage) et Le Merdier de Gustav Hasford (un roman inspiré de l'expérience de Hasford au Vietnam). Herr (qui avait collaboré sur le Apocalypse Now de Coppola et ne voulait, au moment où Kubrick le contacte, plus entendre parler du Vietnam) a collaboré au scénario, ainsi qu'Hasford, à l'époque avec de gros soucis judiciaires (des livres de bibliothèques volés qui le feront condamner à 6 mois de taule). Tourné caméra à l'épaule, en quasi-reportage sur le vif, construit en deux voire trois temps (l'entraînement au camp des Marines ; le Vietnam ; l'assaut d'un sniper embusqué au Vietnam), selon le point de vue à peu près central du personnage joué par Matthew Modine, le film est aussi interprété par Arliss Howard, Adam Baldwin, R. Lee Ermey (un ancien sergent-instructeur des Marines, qui joue ici justement le rôle du sergent-instructeur, avec un réalisme terrifiant ; la majorité des dialogues sont de son cru), Kevin Major Howard et Dorian Harewood, et aussi un assez jeune et très remarqué Vincent D'Onofrio. Mélangeant tubes 60's et bande-son dissonnante et ambient signée de la fille de Kubrick Abigail Mead (Viviane Kubrick de son vrai nom), la bande-originale est remarquable. Brutal, sanglant, sans répit et parfois vulgaire (les dialogues, notamment dans la première partie, sont à la fois drôles et grossiers), le film n'est pas le meilleur du réalisateur, mais il est quand même remarquable. A noter que Kubrick retardera la sortie du film pendant de longues semaines, pas Satisfait du son des mitraillettes dans le film ; puis regardant le film Platoon (1986) d'Oliver Stone, sur le Vietnam, il constatera que dans le film, les mitraillettes sonnaient de la même manière et fut quelque peu rassuré ! Ce qui en dit long sur son perfectionnisme...

EWS

Pendant 12 ans, Kubrick imaginera des films qu'il ne fera pas : Aryan Papers (sur la Shoah), qu'il abandonnera rapidement, avec le tournage, parce que Spielberg allait faire sa Liste De Schindler et qu'il ne voyait pas l'intérêt de faire un film sur le même sujet, juste après Spielberg ; et A.I., d'après une histoire de SF de Brian Aldiss, qu'il préparera mais abandonnera finalement à...Spielberg (qui fera le film en 2001, co-créditant évidemment le scénario à Kubrick). Un autre projet, qu'il envisageait d'adapter depuis les années 70 (la lecture du magistral livre Kubrick de Michel Ciment, critique cinéma français ayant souvent rencontré le réalisateur, livre publié dans un premier temps en 1981, puis réactualisé par la suite jusqu'à la mort de Kubrick, est à ce titre une preuve formelle de ce que j'avance : dans une interview de 1972, il cite le livre et annonce qu'il aimerait l'adapter ; Kubrick de Michel Ciment, publié chez Calmann-Lévy, est à lire absolument si vous aimez ce réalisateur et le cinéma), sera finalement son dernier : Eyes Wide Shut, sorti en 1999, de manière posthume, Kubrick n'ayant vu de son film qu'une version encore non-synchronisée avant de mourir. Interprété par le couple (plus pour longtemps après le film) Tom Cruise/Nicole Kidman, et avec aussi Sidney Pollack, Todd Field, Leelee Sobieski et Marie Richardson, le film, 2h30, construit en miroir comme l'était Orange Mécanique (là aussi, la troisième partie est le reflet opposé de la première), est adapté de la longue nouvelle d'Arthur Schnitzler La Nouvelle Rêvée. Kubrick a transposé l'action de la Vienne du XIXème siècle au New York contemporain (mais le film a été tourné à Londres). Drame psychologique et vaguement érotique (une bande-annonce aguicheuse et une affiche sensuelle ont trompé pas mal de monde ; le film sera un succès, mais sera aussi critiqué, on mettra du temps à le comprendre et l'accepter), le film parle d'un médecin new-yorkais qui, après avoir entendu de sa femme qu'elle a un temps imaginé le tromper (sans passer à l'acte), va accumuler, au cours d'une nuit fiévreuse, des expériences : visite à une prostituée (sans passage à l'acte), intrusion dans une soirée secrète orgiaque... Son monde va basculer, ses certitudes aussi. Le film est volontairement lent, et sa séquence centrale (l'orgie gothique et baroque) est de toute beauté, une des plus belles de la filmographie de Kubrick. Amusant de se dire que la filmographie de Kubrick se termine sur la réplique 'baiser' ('fuck') prononcée, à la toute fin du film, par Nicole Kidman !

Une filmographie immense, donc, et comme je l'ai dit en intro, ce fut difficile, pénible, pour moi, en 1999, d'accepter que plus jamais il n'y aurait d'autres Kubrick. Alors je me refais sa filmo, de temps en temps, pour me consoler. Vu que ses films (ses deux premiers exceptés) sont du genre à toujours avoir quelque chose de plus à faire découvrir de visionnage en visionnage, autant dire que c'est à chaque fois un bonheur total ! Et j'envie celles et ceux qui vont découvrir ces films, tôt ou tard !