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Spoilers...

J'aurai dans quelques jours l'occasion de parler à nouveau de Philip K. Dick, via la chronique d'un film adapté de son univers (non, c'est pas Blade Runner 2049) qui sera en ligne dans une dizaine de jours (le 10 octobre, précisément). J'y parlerai un peu plus longuement qu'ici même de cet auteur mémorable de l'univers de la SF, mort en 1982, et ayant à son actif un nombre hallucinant de romans (tous ne sont pas immenses, loin de là : quand on écrit autant de romans que lui, en un laps de temps aussi court, on ne peut pas tout réussir) et encore plus de nouvelles (qui, la plupart du temps, sont, elles, remarquables). Parmi ses romans les plus cultes, il y à bien entendu Blade Runner, Le Maître Du Haut Château, Le Dieu Venu Du Centaure, Coulez Mes Larmes, Dit Le Policier et ce chef d'oeuvre qu'est Ubik. Il y à aussi un roman puissant publié en 1977 et qui résume, quelque part, une partie de la très chaotique vie privée de Philip Kindred Dick (qui fut accro à diverses drogues type amphétamines, antidépresseurs, cocaïne, sans oublier la fumette et l'alcool, et qui aura une vie sentimentale totalement ravagée et des accès de folie paranoïde ayant entraîné des internements brefs et réguliers) : Substance Mort. Ce roman est considéré comme un des meilleurs de l'auteur, et c'est aussi un de ses plus particuliers (avec la fameuse "trilogie divine" de sa fin de vie et de carrière, vraie introspection délirante teintée de SF).

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Dick a souvent été adapté au cinéma. Substance Mort, pour en revenir à ce roman, a été adapté en 2006 par Richard Linklater, en un film assez étonnant, qui ne l'adapte pas super fidèlement (des choses sont modifiées, d'autres négligées), mais au final, on retrouve ses petits quand même. Le film est interprété par Keanu Reeves, Winona Ryder, Woody Harrelson, Robert Downey Jr et Rory Cochrane et porte le même nom que le roman (du moins, son titre original, plus percutant que le titre français qui ne le traduit pas du tout) : A Scanner Darkly. Le titre du roman (et du film) est un extrait de citation de la Bible : la première épître aux Corinthiens de Saint Paul, 13:12 : "Aujourd'hui, nous voyons au moyen d'un miroir, de manière obscure". Un titre étrange, quasi mystique, et qui percute quand même mieux que le fadasse Substance Mort, non ? Surtout que le titre français pourrait laisser penser que le film est un roman d'horreur dans lequel une étrange matière inconnue sèmerait la mort. Pas du tout, le roman et le film parlent de drogue. Voilà en quoi je disais plus haut que le roman est en quelque sorte un résumé (fictionnel) d'une partie de la vie de Dick, et d'ailleurs, pas mal des personnages du roman et du film sont inspirés de personnes que Dick a connues, accros comme lui, et n'ayant pas eu la même chance que lui (overdoses...).

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Il suffit de regarder les images de cet article, toutes tirées du film, pour piger en quoi A Scanner Darkly est à part. Oui, le film a été tourné avec des acteurs. Mais oui, en effet,  c'est un film d'animation. Le film a été tourné normalement, et les images ont été retravaillées en rotoscopie. Le résultat est un film hybride, étonnant, hypnotique, et qui fonctionne parfaitement. Drogue, paranoïa, réalité fluctuante, personnages troubles, tous les thèmes chers à Dick sont dans ce film (et avant ça, dans le roman). L'histoire se passe à Anaheim, Californie, dans des USA ayant perdu leur "guerre" contre la drogue, soit dans un futur proche, soit, tout simplement, dans des USA uchroniques. Une drogue puissante, la Substance M, extrêmement dangereuse et causant de très bizarres et réalistes hallucinations, a jeté son emprise sur le pays entier, on ne compte plus les accros, 20% de la population américaine est sous l'influence de la Substance M. Afin de tenter au mieux d'éradiquer cette drogue, le gouvernement a conçu un système de surveillance ultra perfectionné et organisé un vaste réseaux d'indicateurs et de policiers en couverture, chargés d'infiltrer le réseau des dealers de la Substance M de l'intérieur et de le stopper.

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Bob Arctor (Keanu Reeves) est un de ces agents en couverture. Vivant séparé de sa femme et de ses enfants, qu'il a abandonnés pour vivre dans une maison de banlieue, qu'il partage avec deux accros à la M, le paranoïaque Luckman (Woody Harrelson) et et le nihiliste Barris (Robert Downey Jr), Bob Arctor, connu uniquement sous le nom de Fred pour sa couverture (et afin de l'aider à maintenir sa couverture la plus fiable possible, il possède une tenue capable de modifier son apparence afin de le rendre le plus méconnaissable possible, quand il est au commissariat pour ses rapports), est lui aussi accro à la Substance M. Ce qui, bien entendu, peut considérablement compliquer les choses pour ce qui est de sa mission, infiltrer le réseau et les fournisseurs (Donna - Winona Ryder -, qu'il connaît, en est une) afin d'aider à éradiquer le marché. Un jour, Hank, le responsable de Bob/Fred, lui demande d'enquêter sur une maison et ses occupants, suspectés d'aider a la fourniture de Substance M. La maison et ses occupants ne sont autres que Bob Arctor et ses amis junkies d'Anaheim. Ses responsables ne sachant évidemment pas qui il est réellement, Bob va se retrouver à devoir officiellement se surveiller lui-même, et surveiller ses amis...

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A la fois comédie (au sens de  l'humour très noir), thriller et chronique de la drogue, A Scanner Darkly est un film remarquable (je ne m'explique pas pourquoi le DVD du film ne propose que la VOST, compte tenu que le film a été doublé en VF ; l'ayant vu en VF, je le certifie ; et à noter qu'une édition DVD collector limitée proposait, en plus du film, le roman de Dick, en poche, en bonus), excellemment interprété, bien réalisé, certes un peu éloigné du roman par moments (mais globalement, c'est la même histoire, les mêmes personnages) mais les différences et libertés prises avec le roman ne sont pas choquantes. Ca donnera juste envie de lire (ou de relire) Substance Mort, du moins je l'espère, tant ce roman est puissant. Sorte de Trainspotting dickien et avant l'heure (rappelons que le roman date de 1977, et est paru en France en 1978), cette histoire est aussi brutale, sèche et sans consessions que la drogue. Ici, il s'agit d'une drogue fictive et futuriste (ce n'est pas la seule histoire de Dick à aborder la drogue, loin de là), certes, et on pourrait dire que ce n'est pas aussi dur et réaliste qu'un film qui parle d'héroïne ou de cocaïne, mais drogue fictive ou pas, la drogue est horrible, de la merde, et à voir les personnages de ce film, leurs délires, leurs hallucinations, les ravages dont ils sont victimes, croyez-moi, le message passe parfaitement. 

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Le film comme le roman se terminent sur une sorte de postface signée Dick, dans laquelle il explique que l'oeuvre en question est dédiée à des proches de l'auteur, qui ont souffert physiquement et mentalement de l'usage de drogues et sont même, pour certains, morts à cause de ça. Victime de dommages pancréatiques constants, Dick y a inclus son propre nom en un simple "Phil". Le réalisateur du film, Richard Linklater, s'est permis de rajouter d'autres noms à la liste, notamment celui d'un professeur de philosophie de l'Université du Texas ayant apparu dans certains de ses films précédents, Louis H. Mackey, lequel n'est pas mort de la drogue (mais est bien mort, en 2004), mais auquel Linklater a dédié son film. A sa sortie, le film a reçu d'excellentes critiques mais son succès, bien que très appréciable, n'a pas été immense non plus. Son sujet sans concessions, ses acteurs impressionnants, et le rendu visuel remarquable et étonnant en font probablement un des meilleurs films de la seconde moitié des années 2000 (sorti en 2006), en tout cas, un des plus atypiques. C'est aussi une des meilleures adaptations de l'univers de Philip K. Dick avec Minority Report de Spielberg et...le film que j'aborderai le 10 octobre prochain, comme indiqué en haut d'article (je ne cite pas son nom, mais vous avez sûrement une idée, non ?).