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Spoilers...

Si vous regardez, sur Internet, les classements du genre plus grands romans jamais écrits, Moby Dick de Herman Melville, paru en 1851, se taille généralement une place d'importance : en premier, ou dans les trois premiers. Ce roman est, il faut le dire, absolument monumental, mythique même, et il se base sur des faits réels : le naufrage du baleinier américain "Essex", en 1820, dans l'océan Pacifique, après avoir été attaqué par un cachalot gigantesque (l'histoire vraie de ce drame maritime a été adaptée au cinéma par Ron Howard en 2015 : Au Coeur De L'Océan, que je conseille à tous). Melville avait, en 1841, rencontré le fils d'un des protagonistes de ce drame, et ça l'inspirera pour son roman, que l'on ne présente plus. Plusieurs adaptations de ce roman seront faites, de 1926 (un film muet de Millard Webb, avec John Barrymore, très infidèle au roman) à 2010 (un TVfilm avec William Hurt), sans oublier les films qui s'inspirent de loin du roman (une adaptation moderne avec un sous-marin, un film se passant au Moyen-Âge et où la baleine est remplacée par un...dragon, etc).

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En 1956, John Huston, que l'on ne présentait déjà plus (Le Trésor De La Sierra Madre, African Queen, Le Faucon Maltais...) sort sa propre adaptation du roman, en tant que son seizième film (il en fera 45 en tout, pour les longs-métrages !). Un roman aussi prodigieux et mythique ne pouvait être fait que par un réalisateur aussi mythique que Huston, et concernant le scénario, ce n'est pas mal non plus : pas moins que le grand, l'immense Ray Bradbury (dont ce sera l'unique scénario pour le cinéma), un maître de la SF et du fantastique, un auteur génial auteur de Fahrenheit 451, de L'Homme Illustré et des Chroniques Martiennes. La rencontre et collaboration entre Bradbury et Huston ne se passera pas super bien, Bradbury n'appréciant pas particulièrement l'homme, et n'ayant pas non plus apprécié les modifications que Huston fera à partir de l'adaptation en scénario du roman de Melville que lui fera Bradbury. L'auteur publiera en 1992 La Baleine De Dublin, un roman autobiographique dans lequel Bradbury relate de manière fictive son voyage vers L'Irlande, afin d'adapter le roman de Melville, et sa rencontre difficile avec Huston. 

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Du film, Huston dira que, comme le roman initial, il est un blasphème. Le tournage ayant été très difficile (de nombreux problèmes de tous genres), il explique ainsi que selon lui, vu la nature blasphématoire de l'oeuvre, Dieu a voulu se venger en déchaînant sur le tournage ses ouragans et vagues énormes, qui ont considérablement empiré les conditions de tournage. Mais le résultat est tellement prodigieux qu'on ne s'en rend pas compte. Il a été dit au sujet de ce film qu'il était une si parfaite, si remarquable adaptation du roman qu'il était désormais inutile de faire d'autres adaptations de Moby Dick : aucune ne pourrait égaler celle de Huston. Il y à eu d'autres versions, cependant, mais il est vrai qu'aucune n'arrive aux chevilles du chef d'oeuvre que Huston (n'oublions cependant pas Bradbury) a fait en 1956. Le film est interprété par Gregory Peck, qui est tellement inoubliable dans le rôle du capitaine Achab qu'il est impossible de lire le roman sans penser à lui, et de voir un autre film adapté du roman sans comparer l'acteur, quel qu'il soit, à Peck (Peck jouera le rôle du prêtre dans une adaptation télévisuelle en trois épisodes de 1998 avec Patrick Stewart). James Robertson Justice, Orson Welles (dans le rôle du curé, justement, rôle que reprendra Peck comme je l'ai dit), Leo Genn, Harry Andrews, Richard Basehart et Friedrich von Ledebur (crédité sans le 'von') complètent la distribution principale de ce film.

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L'histoire, dois-je la raconter ? Ca se passe en 1814, sur les côtes de la Nouvelle-Angleterre (côte Est des USA). Ismaïl (Richard Basehart) et Queequeg (Friedrich von Ledebur), son ami sauvage et harponneur, s'engagent comme marin sur le "Pequod", un baleinier du port de Nantucket, dirigé par le capitaine Achab (Gregory Peck) que personne ne voit jamais. Juste avant d'embarquer (pour Ismaïl, c'est une première fois), ils assistent à un prêche habité et fataliste du Père Mapple (Orson Welles) à l'église (la chaire est une proue de bateau), et se font apostropher, sur le quai, par un homme un peu fou, se faisant appeler Elie, et leur prédisant des malheurs. Mais ils prennent position sur le "Pequod" quand même. Pendant les premiers jours, Achab ne se montre pas. Quand il le fait, Ismaïl et Queequeg découvrent un homme imposant, charismatique, au visage marqué par une longue balafre, unijambiste (une jambe est en os de baleine, il semble), et qui leur parle d'une grande baleine blanche, surnomme Moby Dick, qu'il faut absolument trouver. Il cloue une pièce d'or au mat, la promettant à celui qui, le premier, permettra de trouver et d'identifier Moby Dick, en vue de la tuer. 

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Durant le voyage du "Pequod", des baleines sont trouvées et harponnées, afin de récupérer leur chair et d'en faire de l'huile (raison principale du commerce des baleiniers), mais Achab n'en démord pas, et est de plus en plus énervé et anxieux à l'idée de trouver Moby Dick. Apprenant que la baleine (qui selon les croyances est absolument gigantesque, un vrai monstre responsable de plusieurs naufrages, et les marins, entre eux, parlent comme quoi les cicatrices et mutilations d'Achab sont causées par une attaque de Moby Dick) se trouverait dans le Pacifique, ils prennent le cap dans cette direction. Achab n'hésite pas à refuser de porter secours à un autre baleinier en détresse, violant ainsi les lois de la mer, pour arriver le plus tôt possible vers Moby Dick, assoiffé de revanche...

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Que dire ? Ressorti récemment en DVD et Blu-ray (copie impeccable, tant pour l'image que le son : le film accuse évidemment son grand âge, mais a été restauré avec soin), Moby Dick de John Huston est un monument du genre. Comme il est dit sur le boîtier du BR (et dans le joli livret interne), un chef d'oeuvre de la littérature a donné lieu à un chef d'oeuvre du cinéma, ce qui est assez rare pour être signalé. Le seul reproche que l'on pourrait faire à ce film (outre le fait de ne pas adapter l'ensemble du roman, mais le roman est franchement épais, et le film ne dure que 115 minutes), c'est bien évidemment son âge, 61 ans cette année. Le grand âge du film se faisait sentir dès les années 80/90, l'image est un peu vieillotte, mais c'est un reproche qui, en fait, n'en est pas un, car on n'y peut rien. Mais la réalisation est bluffante, le scénario de Bradbury est une excellente adaptation, et les acteurs sont excellents, surtout, évidemment, Gregory Peck, dans un de ses rôles les plus marquants, si ce n'est le plus marquant. Dans sa petite apparition au début, Orson Welles est lui aussi inoubliable en Père Mapple. Les effets spéciaux, pour l'époque, sont grandioses, les grands moments abondent... Moby Dick est, vraiment, un classique absolu du cinéma d'aventures, et du cinéma tout court !