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Article très particulier aujourd'hui, car le film en question...n'existe pas. Par cet article, je veux surtout rendre hommage à un immense artiste récemment décédé, et qui n'avait jusque là jamais été abordé sur ce blog, aucun de ses films ne s'y trouvant. Comme je ne pense pas en aborder, je me suis dit que le mieux que je pouvais faire ici était de parler d'un projet un peu fou que Jerry Lewis, car c'est lui, a eu au début des années 70, en 1972 précisément. Jerry Lewis, tout le monde le connaît, était un des plus grands acteurs comiques de son époque, du cinéma. Bon, j'avoue, je n'ai jamais été un immense fan de cet acteur/réalisateur, il ne m'a jamais fait rire comme Peter Sellers, Charlie Chaplin ou Louis De Funès (avec lequel il avait beaucoup de points communs). Mais Jerry Lewis, c'est le mec de Docteur Jerry Et Mister Love, notamment. C'est aussi le premier parrain du Téléthon, une émission de TV caricative qu'il tenta de lancer aux USA, mais ça ne marchera pas bien (contrairement à la France, qui a repris le concept). En 1972, Jerry Lewis a entamé, mais n'a pas pu terminer, le projet du tournage d'un film qui a depuis atteint un statut totalement à part dans l'histoire du cinéma.

Un film que personne, mis à part quelques privilégiés en séances privées, n'a jamais pu voir. On en trouve de rares et courts extraits sur le Net, en qualité épouvantable, non-synchronisés, non sonorisés en fait. Des preuves que le film a essayé d'exister. Mais le projet était trop fou, trop osé, surtout venant de la part de Jerry Lewis, et surtout, en 1972. The Day The Clown Cried, tel est ce film inachevé, inexistant et totalement maudit, et dont Lewis a annoncé, en 2015, avoir cédé les bandes négatifs à la Bibliothèque du Congrès américain, avec comme condition de ne pas les diffuser avant au moins 10 ans. On verra ça en 2025 au minimum. Le film est donc réalisé par Lewis, qui joue le rôle principal, accompagné notamment de Pierre Etaix, Anton Diffring, Ulf Palme, Harriet Andersson et Armand Mestral. D'après un scénario signé Joan O'Brien, Charles Denton et Lewis. Le tournage du film a eu lieu en partie à Paris (Jean-Jacques Beineix, alors inconnu et jeune, a travaillé comme assistant sur ce film, ce fut sa première expérience sur un long-métrage).

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L'ensemble (tournage, production, post-production) a été un tel enfer que Lewis, qui détenait apparemment la seule copie VHS du film chez lui dans un coffre, exigera, durant tout le reste de sa vie, qu'on ne lui parle plus jamais de ce film. Il exigeait des clauses le stipulant pour ses interviews. Ses réponses étaient cinglantes quand on lui en parlait quand même. Des rares personnes ayant vues ce film lors de projections privées (auxquelles Lewis ne participait pas, ces projections se faisant sans qu'on ne lui en parle, il ne les aurait jamais tolérées), comme l'acteur Harry Shearer (qui a joué dans This Is Spinal Tap notamment) ou le réalisateur français Xavier Giannoli qui aurait chez lui une copie, tous ont dit que c'était horrible, épouvantable, insortable, une honte. Et je me rends compte que je n'ai pas encore parlé du sujet du film. Le voici.

L'action se passe pendant la Seconde Guerre Mondiale. Helmut Dorque (Lewis) est un clown qui travaille dans un cirque, le German Circus, et qui parcourt l'Allemagne. Helmut est déprimé, fatigué, il n'est plus respecté des autres artistes qui le considèrent comme un raté, fini, une loque. Il finit par se faire virer du cirque et, outré et saoul, il crée un scandale dans un bar en gueulant contre l'Allemagne et Hitler. Il est arrêté par la Gestapo, interrogé, et envoyé dans un camp de concentration pour prisonniers politiques. Il va y rester pendant trois-quatre ans, et parvient à se faire une petite réputation dans le camp, grâce à son glorieux passé d'artiste à succès, mais n'a qu'un seul ami dans le camp, un anti-nazi du nom de Johann Keltner. Devant son refus de faire une démonstration de ses talents de clown, les autres prisonniers tabassent Helmut et l'abandonnent dans la cour. Il se relève et aperçoit, de l'autre côté du camp, dans la section réservée aux internés juifs, des enfants qui se moquent de lui. Il s'approche d'eux, et parvient à les faire rire non pas de lui, mais avec lui, ils rient à ses pitreries, et il se sent à nouveau exister. Les SS qui gardent le camp l'éloignent des enfants, mais vont cependant rapidement prendre conscience du potentiel de Dorque : ils vont obtenir de lui qu'il aide au chargement des enfants juifs vers les sinistres camps de la mort, et il monte avec eux, atterrissant à Auschwitz. Contre sa liberté, Dorque aide donc à la Solution Finale, mais son honneur, et le remords, vont faire qu'il va se sacrifier, allant avec les enfants à la terrible 'douche' de gaz, et faisant son spectacle pour les pauvres enfants qui vont mourir sous peu, comme lui...

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Comme on le voit, le sujet est terriblement glissant : la Shoah, et la mort d'enfants. On peut se demander comment une telle idée de film est venue à Jerry Lewis, et surtout, comment il a pu imaginer un seul instant que ce film pouvait être fait. Un film sur un clown conduisant (à contrecoeur, certes) les enfants à la mort. Un scénario terrible, révoltant, répulsif, et en 1972, soit 30 ans année pour année après le début de la Solution Finale. Selon la légende, Lewis lui-même se serait rendu compte, en tournant ce film, qu'il allait droit dans un mur en béton incrusté de métal acéré. C'est pourquoi il refusera toujours qu'on exploite ce qui a été tourné, et refusera même d'en parler après coup. Il reviendra au cinéma par la suite, dans des films à l'image de sa production habituelle. 

En général, dans de ce genre de chose, nous trouvons que l'anticipation ou le concept est meilleur que la chose elle-même. Mais voir ce film fut vraiment terrifiant, dans le sens où nous sommes rarement en présence d'un pur cas d'école. Ici, c'était bien l'occasion. Ce film était si épouvantablement mauvais, son discours pathétique et son jeu de comédie si déplacé, que même dans les meilleures dispositions, on ne pouvait imaginer une quelconque amélioration, et le voir autrement que ce qu'il était réellement. Tout ce que nous pouvions dire devant cela, c'était : "Oh mon dieu !". Cette déclaration est signée de Harry Shearer, commentant ainsi ce qu'il vit du film en 1979, une version assez complète mais non montée de The Day The Clown Cried. Même les auteurs du scénario original, Denton et O'Brien, trouveront le résultat désastreux (et préciseront que le personnage du clown, qui portait alors un autre nom dans leur scénario de base, fut changé par Lewis pour le rendre plus coulant et sympathique que le personnage initial), ce qui en dit long. Ce film inachevé, inexistant, légendaire et maudit pose une simple question (à laquelle Roberto Begnini a savamment répondu avec son chef d'oeuvre La Vie Est Belle, quelque part) : peut-on rire de tout, y compris de l'Holocauste ? Begnini répondra oui, rapport à l'existence de son film, et à sa réussite (mais en même temps, ça lui fut amèrement reproché quand même). Mais en 1972, et avec un scénario aussi cynique et cruel, la réponse est tout simplement non. 

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On peut déplorer que le film ne soit jamais sorti, ou s'en féliciter. Très certainement, ça aurait été un carnage, une merde imbuvable et impossible à défendre. Mais si ça se trouve, ça aurait été un très bon film, dur à voir mais avec un message, de l'enseignement. Nuit Et Brouillard n'est pas agréable à voir, et il ne dure que 30 minutes (mais cette demi-heure passe comme une année entière tant le film est difficile), mais il est essentiel, et quand j'ai appris que désormais il était quasiment interdit aux professeurs d'histoire de le montrer à leurs élèves au moment d'étudier la Seconde Guerre Mondiale, j'ai été choqué (je l'ai vu en cours de 3ème, pour la première fois, et je ne m'en suis jamais remis), car comment aborder un tel sujet sans montrer ça ? Comment retenir cette terrible leçon sans montrer ce documentaire comme exemple, comme trace ? Mais je m'égare (Montparnasse).

The Day The Clown Cried, ou le projet le plus insensé d'un acteur comique, un film inexistant qui aurait très bien pu signer la mort artistique d'un des plus grands acteurs comiques de tous les temps...ou le propulser au rang des artistes cinématographiques les plus engagés et audacieux qui soient. A vous de voir. Mais je sais que dès que j'ai appris (il y à des années, en farfouillant sur le Net) l'existence de ce projet, je me suis vraiment dit qu'un tel film, surtout à l'époque, et surtout mettant en scène des enfants, ne pouvait décemment pas se faire...et malgré tout, quelque part, aurait dû être fait. Je suis partagé entre une sincère admiration pour Jerry Lewis qui a eu les couilles de penser à un tel film, et un profond écoeurement du genre mais comment peut-on imaginer faire un film pareil ?, je ne sais, en fait, quoi penser de ce film, et je n'aurais jamais pensé pouvoir écrire autant à propos d'un film qui n'existe quasiment pas, tourné mais gardé au secret, sans doute dans un état déplorable pour ses bandes, et dont il n'existera très certainement jamais, même dans 100 ans, une copie DVD ou Blu-ray (ou tout autre format) dans le commerce. Restent ces photos de tournage, qui émaillent cet article définitivement à part sur le blog, ne vous fiez pas au titre de la catégorie dans laquelle je le range, ou plutôt, ne vous fiez qu'à la fin du nom de la catégorie : inclassable