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Ce film avait de quoi faire bander une fourmi : un des plus grands romans de toute l'histoire de la science-fiction (Prix Hugo en 1962, porte d'entrée à une des plus fameuses sagas de l'histoire du genre), j'ai nommé Dune de Frank Herbert, adapté par un des plus dingues et inventifs (et cultes) réalisateurs au monde, j'ai nommé Alejandro Jodorowsky, qui venait à l'époque de sortir vivant de son incroyable film La Montagne Sacrée (lequel est indéniablement mon film préféré au mon-deuuuuh). Le projet sera lancé en 1974...et annulé l'année suivante, alors que tout était réuni pour que le film se fasse : le casting était prêt, les storyboards étaient prêts (et de fait, existent), tout était prévu, des décors au costumes en passant par la musique (qui aurait été signée Pink Floyd et Magma, tous deux chauds comme la braise d'un barbecue pour signer le score du film). Niveau équipe technique, on parle de Jean Moebius Giraud, Hans Ruedi Giger, Dan O'Bannon, Douglas Trumbull... Niveau acteurs, pas moins qu'Orson Welles, Salvador Dali, Mick Jagger, Amanda Lear, David Carradine, Udo Kier, le propre fils de Jodorowsky (Brontis)... Niveau film en lui-même, Jodorowsky prévoyait une longueur hallucinante du genre 10 heures (le film aurait donc été en plusieurs parties). Tout était prévu, y compris les affiches, qui aujourd'hui encore laissent absolument rêveur.

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Tout était prévu sauf l'imprévisible : à la recherche de 5 millions de dollars pour pleinement financer le projet, Michel Seydoux (producteur) et Jodorowsky se retrouvent face à des refus, assez refroidis par le tempérament et la réputation de cadet de l'espace de Jodorowsky, dont les précédents films non seulement ont fait scandale (Fando Et Lis, El Topo) mais ont été émaillés d'incidents de tournage assez rocambolesques. Sans parler du fait qu'aucun n'a été un succès commercial, loin s'en faut, très loin même (La Montagne Sacrée sera pendant des dizaines d'années absolument invisible, on le considérera comme perdu, suite à une violente brouille entre Jodorowsky et son financeur sur le film, Allen Klein, lequel était entre parenthèses un authentique connard doublé d'un arnaqueur, les Beatles et les Stones, qu'il a gérés, peuvent en témoigner). bref, en 1975, malgré les affiches (comme celle ci-dessus) et le storyboard, malgré le casting posé et l'équipe technique installée, Dune par Jodorowsky sera un projet mort-né. On peut dire sans aller trop loin que Jodorowsky ne s'en remettra quasiment jamais.

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Avec Jean Giraud et un figurant

Ou presque. Il mettra trois ans avant de refaire un film, ça sera Tusk (1978), film aujourd'hui introuvable sauf en visionnage sur Youtube (et encore, pas sûr que la vidéo du film entier, en VF, y soit encore), dont il n'existe strictement aucune édition DVD ou Blu-ray nulle part dans le monde. Un film avec Cyrielle Clair, Anton Diffring et Chris Mitchum, diffusé sur Canal + il y à une vingtaine d'années, mais sinon rien. Pas un grand film, mais quand même, ça serait cool qu'il sorte en DVD ou BR un jour, histoire de. En même temps, je crois que Jodo l'a renié... et il mettra quasiment 10 ans avant de refaire un film, Santa Sangre, chef d'oeuvre total, mais là, je m'égare, cet article est censé parler du documentaire de Frank Pavich sorti en 2016 et consacré à ce projet fou, pharaonique et annulé qu'est Dune par Jodorowsky : Jodorowsky's Dune

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En tant que fan de Jodorowsky, de la saga Dune et de la SF en général, je suis évidemment dans un état de totale et de désespérée frustration quand je pense à ce projet de dingue. Aucun autre terme ne convient. On peut imaginer (et quelque part, ce remarquable mais court - dans les 80 minutes - documentaire aide le spectateur à ça) ce qu'un tel film aurait donné. Putain, imaginez un film-fleuve (en plusieurs parties, évidemment, et même s'il na'aurait très certainement pas duré 10 heures au final, il en aurait quand même, au minimum, duré 3) avec un tel casting (Amanda Lear, Brontis Jodorowsky apparaissent dans le documentaire), avec une musique de Magma (Christian Vander, leader/batteur de ce groupe français ahurissant, témoigne dans le film) et Pink Floyd, avec des génies tels que Giger (qui a conçu la créature de la saga Alien, et qui a signé notamment les pochettes d'albums tels que Brain Salad Surgery d'Emerson, Lake & Palmer ou Attahk de Magma), Moebius (la BD Blueberry, notamment, et L'Incal avec Jodo) ou Dan O'Bannon (qui collaborera sur Alien par la suite)... Imaginez. 

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Ou n'imaginez pas. Car on peut aussi se dire qu'un tel film, un tel projet, quelque part, ne pouvait pas se faire, c'est trop beau, trop immense, trop gros, overkill, impossible à réaliser parce que pharaonique à un point tel qu'à côté, Avatar ressemble à un film super 8 tourné par des amateurs. C'est d'ailleurs ce qui ressort de ce remarquable et primé documentaire de Pavich, cette quête de l'inaccessible. Dune par Jodorowsky (quand David Lynch fera sa version du film en 1984, il ne s'inspirera en rien du projet mort-né de Jodo), ou l'adaptation impossible d'un roman jugé inadaptable (de fait, le film de Lynch est certes très bien, mais il reste une adaptation vraiment légère du roman, qui est vraiment plus dense). Ce documentaire est génial car il montre ce que ce film aurait pu être, mais il fait mal au coeur aux cinéphiles que nous sommes, car on ressent vraiment du regret, de la frustration. Surtout que le film ne se fera jamais : Jodo est encore en vie, et son dernier film, Poesia Sin Fin (une suite à sa Danza De La Realidad de 2013, deux films autobiographiques romancés), date de l'année dernière. Mais il a 88 ans. Autant demander à Belmondo, tel qu'il est maintenant, de rejouer la scène du métro de Peur Sur La Ville dans les mêmes conditions qu'il y à 42 ans.

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Si vous aimez les projets fous (qui sont la plupart du temps inachevés, comme le Napoléon que Kubrick prévoyait de faire en 1971), si vous aimez Jodorowsky, si vous aimez la SF, si vous aimez le cinéma, ruez-vous sur Jodorowsky's Dune, le documentaire qui fait mal aux fans que nous sommes, mais qui est une preuve parmi tant d'autres (et une très belle preuve) qu'à l'époque, le cinéma n'avait peur de rien. Quand on pense que la seule raison pour l'arrêt de la production du film réside dans le financement, alors que tout le reste était prêt, franchement, ça donne envie de filer voir ces studios hollywoodiens pour les agonir d'insultes bien senties.