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On le sait tous : Shining de Stanley Kubrick est un chef d'oeuvre du cinéma d'horreur, et un chef d'oeuvre du cinéma, tout court. Mais un chef d'oeuvre agaçant, du moins pour moi. Non seulement le film est une mauvaise adaptation du roman de Stephen King (je ne vais pas passer le reste de l'article à énumérer les différences entre le roman et le film, et surtout à énumérer les éléments du roman, certains cruciaux à l'intrigue, qui n'ont pas été utilisés, ou si peu, dans le film), mais il comporte des passages, des détails qui rendent complètement dingue. Comment se fait-ce qu'on n'aperçoive strictement pas de labyrinthe feuillu devant l'hôtel Overlook au début du film, alors que le labyrinthe, on le voit par la suite, est juste devant la façade et que le début du film montre un plan aérien très large de l'Overlook et de sa façade (impossible de louper le labyrinthe s'il était là) ? Comment est-ce possible que l'Overlook ne se ressemble pas sur plusieurs plans extérieurs différents ? Entre autres joyeusetés...

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En 2012, Rodney Ascher, un mec dont j'entends parler pour la première fois avec cette oeuvre, sortira un documentaire, qui est par la suite sorti en DVD : Room 237. Ce documentaire sera bien accueilli par la presse et propose, tout du long de ses 98 minutes passionnantes (en VOST uniquement), diverses théories tournant toutes autour du film de Kubrick (oubliez le roman, au fait : il n'y est fait allusion, une fois ou deux, pour rappeler que Shining est l'adaptation du roman de King, mais le documentaire ne parle que du film en tant que tel), théories étayées par ceux qui (on ne les voit jamais à l'écran, mais on entend leurs voix-offs) les proposent. Même si certaines de ces théories semblent fumeuses (l'une d'entre elles, sur Apollo XI, j'en reparle plus bas, est la seule que je trouve vraiment fumeuse), toutes sont passionnantes et prouvent si besoin est que Shining n'est pas qu'un simple film d'épouvante. 

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Loin de là, même. On a souvent parlé (avant même la sortie de Room 237, qui tire son titre de la chambre maudite de l'Overlook) du fait que le film de Kubrick regorge, à n'en plus finir, de symboles indiens. Entre le motif de la moquette du couloir (le visuel de l'affiche du documentaire le reprend), d'autres motifs picturaux du même acabit sur certains murs comme dans le lobby de l'hôtel, des tableaux ou photos d'Indiens au mur, des boîtes de conserve de préparation de pain de la marque Calumet dans la réserve (à deux reprises, on les voit, et on les voit bien, en plus) et le fait que l'Overlook aurait été construit sur les ruines d'un vieux cimetière indien (dans le Colorado, Etat de localisation de l'Overlook, il y avait des tribus indiennes), les détails ne manquent pas. Il faut reconnaître que c'est troublant, comme cette autre théorie, émise par un spécialiste de l'Holocauste, qui pense que le film de Kubrick non seulement rend hommage à sa façons aux victimes de la Shoah mais parle en réalité des douleurs du passé, douleurs tellement intenses et violentes que l'Humanité ne peut que faire semblant de les oublier ou les nier (Ce ne sont que des images dans un livre, telle est la phrase qu'Hallorann dit à Danny en parlant des mauvaises visions, horribles, que l'Overlook pourra éventuellement lui faire subir). Le nombre 42 (1942 est l'année de l'instauration de la Solution Finale) revient souvent dans le film, entre le fait que l'on aperçoit des extraits du film Un Eté 42 à la TV à un moment donné, le fait que Danny porte à un moment donné un pull avec le chiffre 42... Même la machine à écrire de Jack est de marque allemande, Andel, mot qui signifie 'aigle', et l'aigle est aussi bien le symbole des USA que de l'Allemagne nazie. 

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Se concentrant sur les plans de l'Overlook tel qu'on aperçoit l'hôtel dans le film (c'est à dire, en essayant d'établir un plan de l'hôtel), on se rend compte que le bureau du manager, Ullmann, contient une belle fenêtre donnant évidemment sur l'extérieur...mais que, dans l'hôtel, ce bureau, cette salle, est littéralement au milieu de l'hôtel, cernée par des murs de chaque côté, sans un seul mur du bureau donnant sur l'extérieur, alors comment expliquer cette fenêtre ? Autre souci géographique, à moins que ça ne soit tout simplement le montage de Kubrick qui soit ainsi : quand Danny, dans la scène où il aperçoit les deux filles jumelles dans le couloir sur son tricycle. Il tourne à droite de la cuisine, il est alors en bas. Il se retrouve immédiatement...à l'étage, dans un des couloirs donnant vers les chambres, et plus précisément non loin de la chambre du gardien. Il n'a pas pu monter l'étage en tricycle, hein ? Bon, OK, ça peut être expliqué par le montage, mais Kubrick était si perfectionniste que passer d'un plan montrant Danny roulant au rez-de-chaussée par un plan de Danny au premier (ou deuxième, je ne sais plus) étage, comme ça, ça fait maladroit. A moins que ça ne soit pour rendre les lieux totalement bizarres, pour paumer le spectateur. La même chose est à dire au sujet du labyrinthe, j'en ai parlé plus haut. Et cette chaise qui, entre deux plans situés dans la même scène (Jack, assis devant sa machine, et Wendy, debout, qui lui parle), disparaît de l'image ? Elle est contre le mur, derrière Jack, bien visible, bien grosse, et d'un coup, on passe de Wendy à Jack et la chaise n'est plus là. Une telle erreur de raccord, surtout de la part de Kubrick, ne peut être que volontaire. Même Enzo G. Castellari ne ferait pas une bourde de continuité pareille. 

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La théorie la plus étrange est celle d'Apollo XI. Selon un des intervenants, que j'imagine être un vrai guignol au vu de ses dires, les photos et films pris sur la Lune en 1969 seraient des faux qui auraient été reconstitués en studio (qui aurait été le studio 237, mais oui) et filmés par, allez, devinez...oui !, c'est bien, Stanley Kubrick imeselfe. Et ce, dans le plus grand secret, bien entendu. La NASA l'aurait engagé discrétos après avoir été subjugués par 2001 : L'Odyssée De L'Espace. La femme de Kubrick aurait su toute l'histoire, et Kubrick, n'en pouvant plus de ne rien dire, aurait caché un paquet d'allusions dans Shining. Ca va du fait que Room N°237, sur le carton de la porte, est une anagramme aussi bien pour Moon et No Moon au fait que le pull que Danny porte dans la fameuse séquence de la balle dans le couloir est à l'effigie de la mission Apollo XI, celle de 1969 et de l'Homme sur la Lune. Plus le fait que les motifs géométriques de la moquette, encore elle, seraient une copie conforme du plan du site de la rampe de lancement de la fusée. Sans oublier le laius énervé que Jack fait à Wendy sur ses obligations vis-à-vis de ses employeurs, quand elle lui propose qu'ils foutent gentiment le camp de l'hôtel pour leur santé à tous. Une allusion au fait que Kubrick aurait probablement dit à sa femme qu'il ne peut pas en parler, il a passé un contrat, est-ce que tu peux comprendre ça ?, ce genre de choses. Qu'on ait autant de preuves apportées pour étayer cette théorie me fait penser à ces preuves que l'on trouverait sur les pochettes des albums des Beatles, et dans leurs chansons, pour parler de la prétendue mort, en 1965, de McCartney qui aurait ensuite été remplacé par un sosie parfait du nom de William Campbell. C'est juste ridicule, difficile de ne pas sourire, ou même rire, en regardant ce passage de Room 237 qui en parle.

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Le passage sur le labyrinthe et le Minotaure est plus intéressant, mais quand même assez farfelu. En revanche, difficile de ne pas se rendre compte des incroyables synchronismes qu'il y à, dans le film, dans le passage qui parle de cette étrange expérience : projeter le film à l'endroit et à l'envers, simultanément, sur le même écran, en superposition. Entre le premier plan du film (la vue du lac de montagne) qui se superpose à la date de la vieille photo (dernier plan du film), créant une sorte de carte d'invitation (voire une des premières photos de l'article) à la superposition du visage amorphe et inquiétant de Nicholson sur le plan sanguinolent des cadavres des jumelles dans le couloir, c'est parfois troublant. Comme l'ensemble de ce documentaire qui, il est longuement précisé sur les affiches françaises et internationales, n'est absolument pas officiel, n'est reconnu ou produit, ou financé par aucune des parties ayant conçu le film, et n'a été approuvé ni par les ayant-droit de Kubrick, ni par les acteurs, ni par la Warner, bref Room 237 est un pur film indépendant. Le film utilise des scènes du film, évidemment, ainsi que d'autres films de Kubrick, parfois en les détournant (un plan de Eyes Wide Shut montre Cruise devant le night-club, sur la devanture duquel on a mis en incrustation une affiche et des photos de Shining, par exemple, pour en faire un cinéma), et on a aussi des extraits de films tels que Fellini Satyricon, Le Voleur De Bagdad, La Liste De Schindler, Capricorn One pour servir d'illustrations à certains points des diverses théories. Dans l'ensemble, malgré des passages un peu fumeux, c'est un travail vraiment intéressant et passionnant qui, en tout cas, prouve que le film de Kubrick est plus riche qu'il n'y paraît et qui, surtout, donne sérieusement envie de le voir et le revoir ! A noter que le documentaire se base sur la version américaine du film, longue de 145 minutes, c'est à dire une demi-heure de plus que la version européenne (de fait, quelques scènes montrées dans le documentaire, comme Wendy dans la chambre de Danny chez eux - pas dans l'Overlook, mais dans leur appartement - ne sont pas dans la version européenne et le spectateur en sera peut-être un peu dérouté au début).