Chair pour Frankenstein

Spoilers...

Ca peut sembler étonnant, vu le nombre de films que j'ai abordés ici, et vu que plusieurs d'entre eux sont des raretés ou films cultes, que le film que je vais aborder aujourd'hui ne l'ai pas déjà été. Je rattrape donc cette erreur, ce retard, et je le ferai aussi très prochainement pour un autre film du même genre (même réalisateur, même producteur, mêmes acteurs principaux, même année ou presque), qui est tout aussi culte, et même plus encore probablement que lui. Le film que j'aborde aujourd'hui est incontestablement (et cette description va aussi à l'autre film que j'aborderai bientôt) un des plus barges, déviants, timbrés, bordéliques et trash films jamais faits depuis l'invention du cinéma. C'est un film qui, à sa sortie, fut fait en 3D (mais compte tenu qu'aucune version visible du film ne l'est en 3D, ce n'est dès lors qu'un aimable souvenir), et fut interdit aux moins de 18 ans en France. Il est sorti chez nous en 1974, mais date de 1973. C'est un film réalisé par Paul Morrissey (assisté d'Antonio Margheriti, un réalisateur italien qui signera pas mal de films sous le pseudonyme d'Anthony M. Dawson ; je le cite mais il faut savoir qu'apparemment, Margheriti n'aurait rien fait sur le film, selon les acteurs) et produit par Andy Warhol, oui, le Warhol bien connu. En fait, Warhol a coproduit le film avec, notamment, le producteur français Jean-Pierre Rassam et un certain... Jean Yanne. Oui, là aussi vous avez bien lu (et les mêmes producteurs signeront l'autre film) ! Ce film de 1973 s'appelle Andy Warhol's Frankenstein pour son titre original anglais, et en France, il est connu sous le titre Chair Pour Frankenstein (et parfois De La Chair Pour Frankenstein). L'autre film s'appelle Du Sang Pour Dracula, au fait, mais ça, j'en reparlerai bientôt, de cet autre film.

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Long de 90 minutes, le film, coproduction italo-franco-américaine, est interprété par Udo Kier (un acteur allemand) et Joe Dallessandro (un éphèbe de la Factory, l'atelier artistique et vivier de stars underground de Warhol dont des célébrités telles qu'Edie Sedgwick ou Candy Darling, sans parler du Velvet Underground et Nico, sont issues). On y trouve aussi Monique Van Vooren, Dalila Di Lazzaro, Srdjan Zelenovic, Nicoletta Elmi et Arno Juerging. Ce film est donc produit par Warhol, c'est d'ailleurs le seul vrai nom que l'on retrouve invariablement sur les différentes affiches du film (les autres producteurs ne sont pas crédités), mais Warhol n'a quasiment rien fait mis à part financer le film et, probablement, imposer le réalisateur (Paul Morrissey a réalisé quasiment tous les films estampillés de la Factory, comme Flesh, Bad, Heat...) et certains acteurs. Le scénario est signé Morrissey et, aussi, Tonino Guerra et Pat Hackett, non crédités (ben voyons). Ce film, comme l'autre que j'aborde bientôt, est disponible en DVD chez René Château Distribution. Dans des copies certes facilement trouvables à petit prix sur le Net, mais d'une qualité terrifiante : le film n'y est disponible qu'en VF d'époque, la qualité visuelle est digne d'une VHS, on ne trouve aucun bonus... Ce qui est aussi valable pour Du Sang Pour Dracula. On notera que l'éditeur René Château, bien que spécialisé dans les vieux films francaouis comme les Gabin des années 30 et 50 par exemple, avait aussi, dans les années 80, édité en VHS ces deux films de barges produits par Warhol, ainsi que le Zombie de Romero et Massacre A La Tronçonneuse de Hooper (et divers films X). Cet éditeur a certes sorti des films vieillots, mais il a aussi édité de vraies monstruosités filmiques !

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De quoi parle ce film ? L'action se passe à une époque indéterminée, on va dire le XIXème siècle, dans un château situé on ne sait où en Europe. Le baron von Frankenstein (Udo Kier) vit chez sa soeur la baronne Katrin (Monique Van Vooren), avec laquelle il semble d'ailleurs marié (et père de deux enfants d'environ 8 ans). Avec son fidèle assistant Otto (Arno Juerging), il n'a de cesse de vouloir créer une race parfaite selon le modèle de la race serbe (le bonhomme est plus qu'un tantinet eugéniste et nationaliste), assemblant un zombie mâle et un autre femelle à partir de diverses parties de cadavres, et ayant pour but de les faire se reproduire. Bref, le mec est dingue. Voulant mettre sur le corps de sa créature mâle la tête d'un vrai obsédé sexuel (afin de garantir ses chances que sa créature soit un vrai queutard et qu'il se reproduise fréquemment), il agresse, à la sortie d'un bordel, deux hommes. Il assomme l'un des deux (il s'agit de Nicholas, un paysan, joué par Joe Dallessandro) et tranche la tête de l'autre (Sacha, joué par Srdjan Zelenovic) parce qu'il a reconnu en lui le parfait exemple de la race serbe. Le lendemain de son agression, Nicholas se réveille à côté du corps décapité de Sacha, et se rend au château. Katrin, délaissée par son mari/frère, l'engage comme valet contre son silence (il lui a en effet parlé de son agression et de la mort de son ami), et va se servir de lui comme d'un étalon personnel, d'un gigolo. Mais tandis que le baron parvient à donner la vie à ses deux créatures, Nicholas va chercher à en savoir plus sur ce qui se trame au château, et venger son ami, qu'il a reconnu comme étant la créature mâle...

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Autant le dire tout de suite : ce film est assez mal joué, et la VF d'époque, horrible (le doublage est plus qu'à côté de la plaque : il détruit littéralement certaines scènes, surtout que les dialogues sont souvent d'une platitude déconcertante), n'arrange rien. Il est souvent difficile de ne pas rire devant ces dialogues nullissimes. Udo Kier n'est pas un mauvais acteur à la base, du moins j'imagine, mais son interprétation du baron Frankenstein est complètement dingue : à ce niveau-là, on ne peut même pas dire qu'il surjoue, il ultra-méga-gamma-zeta-surjoue, il en fait des quintaux dans le registre du pétage de plombs ! A un point tel que ça en devient juste jubilatoire. Son monologue final, proclamé d'une voix haletée alors qu'il agonise, empalé, les tripes et organes internes sortis du bide et empalés au bout du pal, devant lui, dure bien bien une minute ou deux, alors qu'une telle blessure est synonyme de mort immédiate ! Certains diront du film que c'est un nanar, je ne pense pas ; ni un navet, sûrement pas. C'est une sorte de pastiche qui se prend au sérieux par moments, et qui délire totalement dans d'autres.

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Les effets spéciaux (signés Carlo Rambaldi) sont assez bien foutus, et très gore (décapitation au sécateur, démembrement, éventration, tripes à l'air, main qui farfouille dans les ventres, empalement...). L'ambiance générale est totalement dingue et décomplexée, choquante aussi, quand le baron Frankenstein s'allonge sur sa créature femelle, encore à l'état de cadavre sanguinolent (il vient de fouiller dans son bide pour en toucher la vésicule biliaire) et la baise, ou quand Otto lui lèche la cicatrice abdominale, ou quand un mioche récupère, sans doute pour jouer, une main tranchée. On comprend facilement que le film fut interdit aux mineurs (et cette interdiction aux moins de 18 ans est toujours affichée sur le DVD), surtout que niveau sexe, le film n'est pas en lacune. Rien de pornographique ici, que de l'érotisme plutôt soft, mais assez fréquent. Joe Dallessandro est limite plus souvent nu que vêtu dans le film (son jeu de comédien est inexistant, le bonhomme passant son temps à faire sa moue boudeuse et méprisante, regardant les femmes de haut, ne pensant qu'à une seule chose pendant quasiment tout le film : baiser, baiser, baiser) ; il n'y à que vers la fin, à 20 minutes de la fin du film environ, qu'il commence à envisager l'hypothèse probable qu'il pourrait à la rigueur, si celà est de l'ordre du possible, empêcher le baron de parvenir à ses fins. 

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En tant qu'adaptation du roman de Mary Shelley, Chair Pour Frankenstein en est la énième, et clairement pas la meilleure ni la plus fidèle. Scénario invraisemblable (le baron est marié avec sa soeur, OK pour le côté déviant du film, mais tout de même... et surtout, est-ce ue quelqu'un peut me dire pourquoi le corps de la créature féminine ne possède aucune marque de couture sur le corps contrairement à celui de la créature masculine, alors que les deux ont été conçues de la même manière ?), dialogues délirants et nuls, acteurs en totale roue libre (je sais que je me répète, mais Udo Kier, nom de Dieu ! Ce mec en fait tellement qu'il joue pour tout le monde, ici, il fait un pétage de plombs hystérique par tranche de dix minutes à peu près), effets spéciaux d'un gore total, ambiance glauque, trash et déviante, ce film est un authentique moment de pellicule malade. L'année suivante, la même équipe Warhol/Morrissey/Kier/Dallessandro signera une variation sur le thème de Dracula, un film tout aussi dingue, moins gore, mais allant encore plus loin. Je ne saurai conseiller le visionnage de ces films, et surtout de Chair Pour Frankenstein, à un spectateur sensible, car il risque de prendre cher. Un amateur de dingueries, un fan de cinéma de genre, de nasty movies, de midnight movies et de cinéma gore devrait apprécier, même si les fous rires sont quand même un risque à courir : je le redis, la VF, unique piste audio disponible sur le DVD, est tellement nulle, tellement en-dessous de tout (les voix ne sont pas bonnes, les intonations sont affreuses...) qu'elle en flingue pas mal de séquences parlées. Et puis, on sait tous qu'il vaut mieux regarder un film en VOST plutôt qu'en version doublée VF, quand on a le choix. Hélas, ici, on ne l'a pas.

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Mais le pire concernant le DVD de ce film et de Du Sang Pour Dracula, c'est surtout la qualité visuelle du film : l'éditeur a tout simplement prix une VHS et l'a transférée en digital, sans la recadrer ni retaper l'image. C'est moins bon que ce que vous pourriez voir du film sur YouTube. Unique consolation : contrairement aux vieilles VHS qui pouvaient empirer avec les années et un mauvais stockage, le DVD de ce film et de l'autre ne verra pas la qualité de l'image empirer, c'est déjà ça. Mais c'est difficile de s'habituer : à chaque visionnage, les yeux picotent, aux début ! Reste, pour finir, que malgré celà, malgré ses défauts et l'épouvantable copie proposée sur le DVD, ce film est culte et à voir absolument si on aime les bizarreries filmiques.