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En 1999, Stanley Kubrick décède, quelques semaines avant la sortie de son ultime film Eyes Wide Shut. Le monde du cinéma mondial est sous le choc. Deux ans plus tard (en 2001, donc, année kubrickienne par excellence), Jan Harlan, son beau-frère (et producteur exécutif de ses quatre derniers films – depuis Barry Lyndon, donc) réalise ce documentaire de 137 minutes, Stanley Kubrick : A Life In Pictures. Diffusé à la TV, disponible en DVD, ce documentaire est à la fois un hommage vibrant au plus grand de tous les metteurs en scène, et aussi sans aucun doute un des plus grands documentaires jamais faits sur le monde du cinéma. Ce documentaire aborde tout Kubrick, de son enfance et adolescence à ses débuts comme photographe pour le magazine américain Look, en passant par tous ses films (y compris les courts-métrages Day Of The Fight, The Flying Padre, The Seafearers, et y compris ses projets avortés Napoléon, Aryan Papers, A.I.), sa passion pour les échecs, sa vie de famille, ses relations avec le monde du cinéma…

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Jack Nicholson, Sydney Pollack, Shelley Duvall, Malcolm McDowell, Woody Allen, Martin Scorcese, Jan Harlan, Nicole Kidman, Tom Cruise, Matthew Modine, Michael Herr (scénariste de Full Metal Jacket), Keir Dullea, Brian Aldiss (auteur de la nouvelle ayant inspiré A.I.), Arthur C. Clarke, Steven Spielberg, Paul Mazursky, Susan Christian Kubrick (sa femme), ses enfants, tous parlent de Kubrick avec passion, révérence, respect, honnêteté aussi. La narration est de Tom Cruise. Chaque film (y compris Fear And Desire de 1953, son premier long-métrage, qu’il reniera par la suite, ayant honte du film) est scrupuleusement abordé. Une part plus importante concerne 2001 : L’Odyssée De L’Espace, Orange Mécanique et Eyes Wide Shut, mais dans l’ensemble, aucun des treize films que Kubrick réalisa ne peut être considéré comme sous-estimé dans ce documentaire sensationnel.

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On y apprend que Kubrick mettait un temps considérable à faire ses films, et que son plus gros regret (et c’est aussi le regret de tous ses admirateurs, dont Martin Scorcese) était de ne pas avoir pu tourner plus de films. Il mit trois ans entre 2001 et Orange Mécanique, puis 4 ans entre ce film et Barry Lyndon, puis 5 ans entre ce film et Shining, puis 7 ans entre ce film et Full Metal Jacket, puis 12 ans entre la sortie de ce film et celle, posthume, de Eyes Wide Shut. Perfectionniste (ce que beaucoup de critiques lui reprochaient d’être, à son grand étonnement), Kubrick pouvait être dur durant les tournages ; Shelley Duvall, pendant le tournage de Shining, s’en souvient encore (avec Nicholson et les autres acteurs, aucun souci, mais avec elle…). Quand aux relations entre Kirk Douglas et lui sur le tournage de Spartacus, elles furent assez houleuses – et pourtant, Douglas avait demandé à Kubrick de remplacer le précédent réalisateur du film, Anthony Mann, à cause de divergences !

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A l’inverse des réalisateurs de la Nouvelle Vague, qui faisaient énormément de films pour avoir plus de chances d’en faire de très bons (ce qui ne marchait pas toujours, exception faite de Truffaut), Kubrick prenait son temps, et ne foirait jamais la moindre petite chose dans ses films. C’est pour ça qu’il reniera ses deux premiers films, Fear And Desire (dont il fera interdire toute commercialisation et ressortie) et Le Baiser Du Tueur (qui n’eut pas droit à cette autocensure), deux films certes moyens par rapport à ce qu’il fera ensuite, et trop courts (67 minutes chacun), mais non dénués d’intérêt. Il fera retirer Orange Mécanique de l‘affiche en Angleterre (son pays d’accueil depuis le milieu des 60’s, il y est enterré) à cause du scandale, des menaces qu’il reçut, de la vague de violence dont le pays fut victime entre 1971 et 1972. Jamais auparavant un réalisateur n’avait, de sa propre initiative, fait retirer de l’exploitation un de ses propres films.

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Les critiques, aussi, ne furent pas gentilles avec ses films : Lolita, 2001, Orange Mécanique, Barry Lyndon, Shining, Eyes Wide Shut furent méprisés, assassinés, avant d’être reconnus comme étant des monuments. Comme Tom Cruise le dit à la fin de ce formidable et émouvant documentaire, Kubrick est mort, il n’y aura jamais plus de nouveaux films de Kubrick, et il n’y aura jamais de films qui ressembleront de près ou de loin à un de ses films. Kubrick était le plus grand, un maître, le Maître. Ce documentaire donne furieusement envie de (re)voir ses films, et rend très mélancolique : le cinéma, le 7 mars 1999, a perdu son dieu.