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Voici un article bien particulier, vu qu'il aborde non pas un film de fiction, mais un documentaire. Et meme un documentaire en deux parties bien différentes, datant toutes deux de 1963. Ce documentaire s'appelle La Rage (La Rabbia), est italien, et a été réalisé par Pier Paolo Pasolini pour ce qui est de la première partie (la plus connue) et Giovannino Guareschi (auteur des livres de la série Don Camillo) pour la seconde partie.

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Ce documentaire, constitué d'images d'archives internationales, porte très bien son nom. Il est constitué de deux parties antinomiques, la première (et meilleure) étant très orientée 'extrème-gauche' (Pasolini), et la seconde, plus rationnelle et orientée 'droite' (Guareschi, écrivain satirique). Dans la première partie, Pasolini, avec sa verve et son sens inné de la poésie (meme si ce n'est pas lui qui narre le film) analyse et attaque viscéralement, d'une manière totalement virulente, les différents évenements ayant eu lieu dans le monde entre le début des années 50 et le début des années 60 (l'assassinat de JFK, en 1963, n'en fait pas partie ; JFK était encore vivant au moment de la sortie du film...).

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Dans l'ordre d'apparition dans cette première partie (qui dure 50 minutes), l'avénement du communisme, et les manifestations anti-communisme en France, en Italie, en Hongrie... Les méfaits de la colonisation, entrainant des guerres civiles pour obtenir, de la part des pays colonisés (Tanganyika, Congo, Indochine), leur indépendance - et leur indépendance qui entrainera, par la suite, des troubles politiques pour le pouvoir... La crise de Cuba, avec l'avènement au trone de Fidel Castro, et le rejet, par Castro, de la puissance américaine. Castro préfèrera, on le sait, se diriger vers l'U.R.S.S.... Le couronnement, en 1952, de la reine Elisabeth II d'Angleterre, avec images filmées d'archives...

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L'élection, aux USA, de Dwight Eisenhower, qui dirigera le pays durant toutes les années 50 , à l'heure où les USA étaient dans une campagne anti-communisme et pro-nucléaire extrèmement poussée... La mort du pape Pie XII, et l'élection de Jean XXIII, un 'bon pape' selon les appréciations de Pasolini (qui ne se trompera pas)... La guerre d'Algérie, vraie cicatrice pour l'histoire de France, une plaie encore mal refermée, décor d'exactions horribles, d'attentats meurtriers, de complots troubles...

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Sans oublier d'attaquer aussi, avec la meme virulence, l'entrée du capitalisme en Italie, la suprématie de la démocratie 'à l'américaine', la religion catholique qui était, autrefois, la religion royale et est devenue, depuis, la religion bourgeoise (et Dieu sait si Pasolini exècre la bourgeoisie, il suffit de voir Porcherie ou Théorème pour s'en rendre compte)...Pasolini aborde aussi la culture bolchevique, la conquète spatiale soviétique (Gagarine dans l'espace) - ce passage termine d'ailleurs la première partie - et meme tresse un éloge passionné à celle qui, selon lui, représentait la part de beauté du monde de l'époque, et qui, à sa mort en 1962, à laissé la place à la laideur : Marilyn Monroe.

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Cette première partie est vraiment virulente, en dépit de la verve poétique (un peu lourde au début, de par la répétition des effets poétiques) qui rend le tout plus lyrique. Certaines images (surtout lorsque est abordée la guerre d'Algérie) sont assez dures. La manière dont Pasolini nous propose, entre deux archives montrant Sophia Loren ou Ava Gardner, un plan de crane humain, est assez troublante, comme si Pasolini comparait la futilité de ces stars de l'époque avec les horreurs des combats. Dans un sens, La Rage de Pasolini est facilement transmissible. Voir ce documentaire choc (mais pas choquant) est indispensable, on pourrait meme dire que ce film devrait etre montré dans les collèges et lycées, mais le coté 'partisan' et 'gauchiste' est assez souvent très poussé. La Rabbia est un acte politique.

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C'est en partie la raison pour laquelle la seconde partie fut faite, sans l'accord de Pasolini (qui reniera l'ensemble, ne parlant que de sa première partie). Cette seconde partie est due à Giovannino Guareschi, un auteur satirique plutot orienté à droite (mais pas extrème-droite, attention, il ne s'agit pas d'une comparaison communisme/fascisme). En résulte un contrepoids assez intéressant. A partir de maintenant, toutes les photos proviendront de la seconde partie (excepté la dernière, issue de la première). Dans cette seconde partie, d'une durée de 50 minutes elle aussi, Guareschi analyse (et critique aussi) quelques grands évènements mondiaux de l'époque. En gros, il s'agit des memes que ceux présents dans la première partie, mais avec, souvent, d'autres images. Un regroupement a été fait en trois parties : le miracle économique, la Vieille Europe, et la guerre froide.

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Guareschi insiste pas mal sur l'expansion économique de l'Italie, en en montrant aussi les dérives : constructions de logements abominables sur le littoral, abimant le paysage (la meme chose qu'en France, comme à la Grande Motte, par exemple). Guareschi, aussi, aborde l'état de l'Europe après la guerre, entre le procès de Nuremberg et la construction du 'mur de la honte', le mur de Berlin. On aperçoit des habitants de chaque coté du mur, se dire un dernier au-revoir avant longtemps. D'un coté, la fin du monde capitaliste, de l'autre coté, le paradis soviétique...difficile de ne pas ressentir l'ironie de cette phrase !

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On assiste à une cérémonie en direct de l'Angleterre, mais pas celle du couronnement d'Elisabeth II. Il s'agit de celle des funérailles du roi Georges VI (père d'Elisabeth II). On assiste aussi à la décolonisation des pays orientaux et d'Indochine, au retrait des troupes, à l'échec du canal de Suez... Guareschi ne résiste pas non plus à aborder la papauté, ainsi (et surtout) que la mort de Staline, le 'petit père des peuples', le 'fécondeur de la terre', dont les atrocités ne seront révélées qu'une fois l'annonce de sa mort sure et certaine. Et là, sous Khrouchtchev, les choses commenceront légèrement à changer...Notamment avec la conquète spatiale. Guareschi, enfin, aborde le sujet des expérimentations scientifiques soviétiques, dont certaines (greffer une seconde tete à un chien, et retirer la première pour voir si le chien vit toujours avec la seconde) sont vraiment étranges.

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D'une certaine manière, cette seconde partie est moins réussie que la première, qui, pour le coup, véhiculait une vraie rage, une vraie fureur angoissée et angoissante pour le futur. Cette seconde partie est plus mesurée (elle est vraiment là en tant que contrecoup), et se termine meme sur une note d'espoir et d'optimisme assez étrange par rapport à tout ce que nous venons de voir auparavant. Néanmoins, la vision de cette seconde partie (présente en bonus sur le DVD zone 2 édité chez Mk2, à la jaquette relativement macabre) est indispensable, pour compléter le film.

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Tout simplement prodigieux est ce documentaire, sans aucun doute une des oeuvres les plus subversives et fortes de Pasolini, un de ses chef d'oeuvres, meme si dramatiquement moins connu que ses 'vrais' films du genre Salo Ou Les 120 Journées De Sodome ou Accatone. Il n'en demeure pas moins un vrai classique, un film d'information qui retrace avec talent (meme si avec pas mal de subjectivité dans les deux cas, Pasolini étant très à gauche et Guareschi très à droite) les plus grands évènements de l'histoire mondiale de l'après-guerre. Un classique, à ranger dans le rayonnage des plus grands documentaires avec Nuit Et Brouillard.