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SPOILERS…

 

Et voici enfin le moment de (re)parler de Dario Argento, via le troisième et dernier volet de sa fameuse trilogie animalière, ses trois premiers films, tous des gialli (pluriel de giallo) : Quatre Mouches De Velours Gris (Quattro Mosche Di Velluto Grigio). C'est bien simple : pour moi, le meilleur de la trilogie reste le premier opus (ceci dit, tout en utilisant le terme 'opus', je précise que les trois films sont indépendants, et peuvent être vus dans  n'importe quel ordre), L'Oiseau Au Plumage De Cristal, et mon préféré a toujours été, et sera toujours le second, Le Chat A Neuf Queues. Vous devez donc vous demander ce que je pense du troisième film : ni le meilleur, ni mon favori, alors qu'est-ce que j'en pense ? Hé bien, ce troisième volet est indéniablement le plus étrange, le plus à part de la série, et pour plusieurs raisons. C'est aussi le moins réussi des trois, sans aucune hésitation possible de ma part, mais ça ne l'empêche pas d'être un putain de sacré bon putain de sacré putain de bon putain de film, putain (à dire assez vite, sinon c'est moins drôle - déjà que c'est pas super drôle). 

 

 

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C'est aussi le moins connu de la série, et un des Argento les moins connus, et ce, pour une bonne raison : pendant des années (on pourrait même dire des  dizaines d'années), le film sera quasiment invisible. Pour de stupides raisons de droits, il n'existera aucune édition DVD officielle du film jusqu'à l'année 2012, où il sera enfin édité chez Wild Side (d'autres Argento sont aussi chez Wild Side, et notamment le reste de la trilogie animalière). Entre sa sortie en 1971 et 2012, il sera parfois diffusé sur certaines chaînes de TV câblées (probablement plus souvent aux USA qu'en France !), des éditions DVD non-officielles circuleront, et il sera même projeté, de temps en temps (mais rarement) dans des salles de cinéma indépendantes, au cours de programmes spéciaux, mais au final, pendant une bonne quarantaine d'années, il sera vraiment difficile de voir Quatre Mouches De Velours Gris. Sorti donc en 1971, basé sur un scénario signé Argento d'après une histoire écrite par Argento, Luigi Cozzi (qui joue les mains du tueur, en gros plan) et Mario Foglietti, baigné par une musique d'Ennio Morricone (aux accents parfois très rock, ce qui, venant de Morricone, n'est pas très convaincant), le film est interprété par Michael Brandon, Mimsy Farmer, Jean-Pierre Marielle, Bud Spencer, Francine Racette, Aldo Buffi Landi, Calisto Calisti et Oreste Lionello. 

 

 

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C'est un film à part, étrange, difficile à apprécier au premier visionnage. Je ne sais pas, il y à quelque chose de profondément chelou dans ce film. On a l'impression que le scénario ne compte pas, que l'intrigue est reléguée au second plan au profit d'une ambiance quasiment fantastique et de personnages secondaires totalement extravagants. C'est un fait, si les précédents films de la série avaient un ou deux personnages à part (le peintre bouffeur de chats ou le souteneur bègue de L'Oiseau Au Plumage De Cristal, le flic gourmet du Chat A Neuf Queues), ce troisième épisode en regorge. Il y à le petit facteur (l'acteur qui le joue a aussi joué le proxo bègue dans le premier volet) qui, après s'être fait tabasser par erreur par Michael Brandon qui l'avait pris pour une menace, sera pris de parano à chaque fois qu'il viendra délivrer le courrier (et en plus, à chaque fois, il donne par erreur les revues porno du voisin) ; il y à Bud Spencer en semi-clochard (il vit dans une cabane minable au bord de l'eau) philosophe du nom de Dieudonné, alias Dieu (Diomedo, alias Dio, en VO) et dont le perroquet de compagnie s'appelle Fils de Pute (Va Fanculo en VO) ; un autre clodo, le Professeur, très intellectuel ; et surtout Jean-Pierre Marielle, en détective privé homosexuel (une idée de Marielle pendant le tournage) n'ayant jamais réussi à conclure une seule des 8 enquêtes qu'il a menées depuis lors.

 

 

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Si on rajoute à ça que non seulement ces (nombreux) personnages sont totalement farfelus mais que la majeure partie des scènes avec eux le sont aussi (une rencontre entre Spencer et Brandon dans un salon funéraire permet de contempler des modèles totalement aberrants de cercueils, la première apparition de Marielle est hilarante), on n'hésitera pas longtemps avant de qualifier Quatre Mouches De Velours Gris de comédie noire. Le film renferme aussi des scènes de meurtres franchement aussi bien foutues que dans les précédents films, et certains personnages sont assez troubles. Sans oublier le cauchemar récurrent de Brandon dans le film, qui trouve son répondant dans l'incroyable scène finale...et sans oublier le titre du film, nébuleux mais qui s'explique à la fin, au cours de deux scènes. La première met en scène un procédé scientifique totalement farfelu (mais ayant quand même eu son heure de gloire à la fin du XIXème siècle), l'optogramme, comme quoi un défunt garderait, imprimé sur sa rétine, la dernière chose qu'il aurait vue avant de mourir. Manière, dans le film, de permettre de trouver l'identité du tueur en utilisant cette technique sur la rétine d'une de ses victimes. On distingue, sur l'optogramme, quatre tâches qui sont comme quatre mouches de velours gris. L'autre scène, c'est dans la confrontation finale avec le tueur, découvert par Brandon via sa réminiscence de l'optogramme. Je ne dirai évidemment pas qui est l'assassin. 

 

 

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L'histoire est la suivante : Roberto Tobias (Michael Brandon) est un batteur de groupe de rock. Un soir, après une répétition, il rentre chez lui, et se sent suivi par un homme mystérieux. Cet homme le suit depuis un certain temps. En entrant dans un théâtre désaffecté avec pour but de le coincer afin d'avoir une explication avec lui, Roberto le tue accidentellement. Il aperçoit une silhouette masquée le prenant en photo, l'arme à la main (un couteau qui appartient à l'homme mystérieux). Sentant que sa vie va probablement basculer à cause de ça, Roberto s'en va. Peu de temps après, il reçoit des menaces, par courrier et téléphone, très certainement de la personne l'ayant aperçue dans le théâtre. Sa vie (déjà un peu tendue car les relations avec sa femme Nina - Mimsy Farmer - ne sont pas au beau fixe) devient un calvaire, et il raconte tout à son ami Dieudonné, alias 'Dieu' (Bud Spencer), un marginal vivant de ce qu'il peut pêcher ou voler, et sachant profiter des petits plaisirs de la vie. Dieu lui recommande d'engager un détective privé, et Roberto se tourne vers Arrosio (Jean-Pierre Marielle), lequel n'a pas réussi à conclure une seule des 84 affaires dont il s'est occupé depuis qu'il fait ce métier. En se faisant engager, il jubile, car selon lui, une telle série de malchance professionnelle ne peut que s'arrêter avec cette affaire, qu'il va forcément mener à bien. Parallèlement, dans l'entourage de Roberto, des morts violentes vont survenir...

 

 

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Avec ses personnages secondaires loufoques, son ambiance parfois irréelle et parfois totalement comique, ses meurtres stylisés et son intrigue aussi alambiquée que peu exploitée, ce film est clairement un petit OVNI pour Dario Argento. La première fois que je l'ai vu, je ne l'avais pas apprécié, mais c'est au fil des visionnages (de plus en plus fréquents car pendant longtemps, je n'avais pas pu le voir ; depuis que j'ai le DVD, acheté en 2012, je me le suis revu plus fréquemment que les deux autres, que j'avais en DVD depuis plus longtemps) que Quatre Mouches De Velours Gris est devenu un de mes films fétiches d'Argento. Un film dans lequel le rock à une petite importance, entre le métier du personnage principal et le nombre assez important de pochettes d'albums rock que l'on voit en décoration dans le film (je m'amuse parfois à les trouver). Contrairement aux deux précédents opus, je ne peux pas dire ici que tous les acteurs soient aussi bons. OK pour Mimsy Farmer, Marielle (il est même génial), Spencer, mais Michael Brandon est un peu falot, enfin je trouve. Il a l'air parfois de s'en foutre, de ce qui lui arrive, et c'est à peu près ce que j'ai pensé d'Argento en regardant le film. 

 

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Dans le documentaire sur le film, sur le DVD (une interview de Luigi Cozzi, en italien, et d'Argento, en français, il parle bien français même si son accent rend sa prononciation parfois un peu hésitante), il est dit que le scénario a été écrit en une assez longue période (genre 6 mois !), brodé autour des différentes scènes de meurtres qui avaient été imaginées avant. Bref, Argento en a chié pour écrire (avec Cozzi) ce film, et quelque part, ça se sent. Des critiques avaient dit au sujet du Chat A Neuf Queues que son intrigue policière était traitée avec désinvolture, mais c'est clairement avec Quatre Mouches De Velours Gris que ça se produit. On suit le film avec plaisir, mais à un moment donné, on n'en a plus rien à secouer, de qui peut bien être le tueur, de ses motivations, car le film, à cause de sa profusion de personnages loufoques et l'attitude de son personnage principal (qui subit, mais ne résiste pas trop, et ne cherche pas trop), nous fait oublier son intrigue. C'est quand même un comble. Rien que pour ça, ce film est le moins bon giallo d'Argento, et le moins bon de la trilogie animalière, et il suffit de le comparer avec L'Oiseau Au Plumage De Cristal (dont on voit une affiche à la devanture d'un cinéma, dans une scène du film) et surtout avec le futur Les Frissons De L'Angoisse (1975) pour se rendre compte des faiblesses de Quatre Mouches De Velours Gris.

 

 

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Mais le film, paradoxe, est tout de même génial dans son genre, il possède une ambiance à nulle autre pareille, différente de celles des précédents opus de la trilogie, différente de celles des autres Argento, tout court.  Une ambiance totalement décomplexée (la scène du parc, où une victime se fait tuer, flirte totalement avec le fantastique pur, on se croirait dans Suspiria ou Inferno, autres films d'Argento), des personnages invraisemblables et larger than life, et un final dantesque (la révélation de l'identité du tueur, et la dernière scène) en font un film totalement recommandable. Même si j'ai aussi envie de dire que, quelque part, ce dernier maillon de la trilogie animalière est aussi un grand film malade, un film sur le fil, le cul entre deux chaises, et, au final, probablement un film à moitié réussi (et donc à moitié raté) quand même. Mais si vous aimez Argento, ne boudez pas votre plaisir, surtout que la rareté (l'ancienne rareté, plutôt) du film joue en sa faveur !