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Voici probablement le plus beau de tous les films du grand Akira Kurosawa. Dode's Kaden (ou Dodeskaden, ou bien encore Do-Des Ka-Den) est important dans la filmographie de Kurosawa-san en cela qu'il est :

1) son premier film après 5 ans de semi-retraite (pendant laquelle plusieurs projets auxquels Kurosawa tenait ne purent se faire) ;

2) son premier film des années 70, puisqu'il date de 1970 (!) ;

3) son premier film sans l'acteur Toshiro Mifune (qu'il ne réemploiera d'ailleurs plus par la suite) ;

4) son premier film ne respectant aucun schéma narratif. On peut meme dire de ce film qu'il est presque fellinien (enchainement de saynètes) ;

5) son premier film à etre un échec au box-office (il tentera meme de se suicider) ;

6) son premier film en couleurs, et Kurosawa ne reviendra plus au noir et blanc par la suite ;

7) son dernier film entièrement japonais pendant un bon moment, ses trois films suivants (chacun réalisés avec 5 ans d'écart entre eux) seront coproduits par l'URSS, les USA ou la France.

Tout à fait entre nous et le pont de Neuilly, on admettra que ça fait pas mal pour un seul film.

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De quoi parle ce film ? De la vie d'une poignée de personnes, miséreuses, décalées, dans un bidonville situé non loin d'une ville. Parmi les personnages, un vagabond/clochard et son fils, qui revent tous deux de se batir une belle maison à l'occidentale sur une colline (ce sont les deux personnages les plus attachants et pathétiques du film) ; une jeune fille fabriquant des fleurs artificielles à la chaine, exploitée par son oncle, qui passe son temps à se torcher au saké ; deux poivrots amateurs de saké qui, un temps, échangent leurs épouses et maisons respectives ; un vénérable vieillard, sage et pragmatique, donnant à la ronde ses conseils ; un homme silencieux et mystérieux, inquitant, meme, qui passe ses journées à déchirer des lambeaux de tissu ; une femme, enceinte de son petit ami, qui vit avec lui et ses 6 enfants, tous de pères différents, tous du bidonville ; un homme travaillant en ville, plutot businessman malgré sa vie précaire, et affublé de choses terribles : une femme hargneuse et des tics faciaux (relativement comiques, malgré la situation) ; enfin, last but not least, Rokkuchan (Yoshitaka Zushi), un jeune homme vivant avec sa mère (qui ne fait que prier), et conduisant un tramway imaginaire, arpentant les ruelles du bidonville. Un jeune homme un peu fou, donc, mais gentil. Un idiot, en quelque sorte, qui conduit son tramway imaginaire en hurlant dodeskaden, onomatopée japonaise signifiant tchou-tchou-tchou.

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Rokkuchan (que l'on voit au début, à la fin, et de temps en temps dans le film) s'évade de cette vie miséreuse avec son tramway imaginaire (auquel Kurosawa donne quand meme des sons, histoire de mieux nous représenter le tramway, et histoire de rendre la folie douce de Rokkuchan plus vraie, et plus attachante), de meme que le clochard et son enfant, vivant dans une carcasse de voiture, s'évadent en imaginant une belle maison, pièce par pièce (la photo ci-dessous est une visualisation de leur maison utopique). Les autres personnages s'évadent de cette vie de merde en buvant, ou en travaillant (l'homme aux tics). Seule Katsuko, la fille aux fleurs, qui finira abusée sexuellement par son enfoiré d'oncle (qui risque des ennuis judiciaires à la fin, rapport à ça), ne parvient pas à refouler cette vie par autre chose. C'est la seule vraie victime de l'histoire.

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Kurosawa se rapproche de l'oeuvre de Federico Fellini avec ce film attachant et atypique, ne comportant aucune histoire, mais faisant plutot, comme Fellini avec ses Amarcord et Roma, la part belle aux petites histoires, qui se juxtaposent, mais le plus souvent, sont indépendantes. Entre cet homme voulant mourir, recevant de la part du vieillard une dose de poudre de cyanure qu'il prend immédiatement, et qui, ensuite, prend peur à l'idée de mourir et apprend que la poudre n'était que du médicament pour la digestion...et cette histoire du clochard et de son gamin...tout le film de Kurosawa se savoure comme un film de Fellini, et ce sera bien la première et dernière fois qu'un film du grand Maitre nippon sera construit ainsi. On peut dire aussi de Dodes' Kaden qu'il est extrèmement humaniste, de meme que le fut le film précédent de Kurosawa, Barberousse (1965).

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Dodes'Kaden est donc le premier film du Maitre à etre en couleurs. Ici, la couleur est utilisée de manière totalement expérimentale, il y en à partout, que ce soit des couleurs pastel, ou extrèmement vives. Les scènes de nuit ont été tournées avec un ciel et un soleil couchant peints sur de gigantesques toiles. Ca donne un effet expérimental et touchant au film. Et ça rend Dodes' Kaden encore plus beau. Mon film préféré de Akira Kurosawa, et sans conteste son plus beau.