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Avertissement : cet article raconte le film, si vous ne l'avez jamais vu, mieux vaut s'abstenir de le lire, sous peine de tout savoir par avance...

Film-testament de Stanley Kubrick, Eyes Wide Shut est adapté d'une nouvelle d'Arthur Schnitzler, Traumnovelle. Modifications d'usage : l'action ne se passe plus dans le Vienne du début du siècle, mais à New York, à notre époque. Etait-ce utile ? Ben, rien que pour la scène finale du magasin de jouets, oui. Kubrick (qui n'aura pas eu l'occasion de voir son film une fois achevé, puisqu'il est mort avant sa sortie, en plein montage final) a eu une idée de génie pour ce film : faire jouer le couple Harford (William et Alice) par un vrai couple dans la vie, Tom Cruise et Nicole Kidman. Triste de se dire que, peu de temps après la sortie du film, ce couple se sépara...ce qui est quasiment sur le point d'arriver au couple fictif du film. Eyes Wide Shut, reflet de la réalité ?

En tout cas, film hypnotisant. Entre cette scène d'ouverture, séquence de bal huppé où la belle Alice se fait courtiser, à moitié ivre (Kidman n'en fait pas trop, heureusement), par un Hongrois séducteur (sosie de Martin Scorcese !), et où le séduisant docteur William, harponné par deux splendides créatures voulant l'entraîner de l'autre coté de l'arc-en-ciel, se retrouve à aider son hôte (Sydney Pollack, autre réalisateur se la jouant acteur ici, rôle de Victor Ziegler, ami du couple) en position fâcheuse - une pute, nue, en pleine overdose alors qu'il s'amusait avec elle à l'étage - cette scène d'ouverture, donc, ressemble à du pur Lelouch. Et je suis poli.

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Le début du film est moyennement intéressant, disons-le tout de suite, entre la vie professionnelle de Harford, auscultant ses patients, et la vie d'Alice, emmenant sa gosse à l'école. C'est dès la scène nocture que tout se joue, le couple décidant de se rouler un pèt' pour bien s'amuser (les petits canaillous), puis finissant par s'engueuler pour une histoire complètement idiote (comme bon nombre d'engueulades de couples, en fin de compte). Alice lui révèle entre autres que, si elle ne l'a jamais trompé, elle fait des rêves assez coquins dans lequel son partenaire n'est pas son mari, mais un inconnu. Bref, elle le rend cocu par les rêves. Troubé par cette révèlation, Cruise/Harford sort, pour prendre l'air. Il se rend au chevet d'un de ses patients, qui vient de décèder, et repousse les avances de la fille du patient. Ca ne l'empêche pas, ensuite, d'aller voir une pute typée Lolita, sns pouvoir, cependant (fidèlité à sa femme oblige, ce type n'est pas un salaud), conclure. Il se balade dans les rue new-yorkaises, se rend dans une boite de jazz pour voir un de ses anciens amis, Nick (qu'il avait revu auparavant au bal), qui y joue. Ce dernier lui parle furtivement d'une soirée étrange dans laquelle il doit jouer, plus tard dans la nuit. Une soirée masquée, gothico-mystique, à laquelle il jouera au feeling, c'est à dire, les yeux bandés, pour ne rien voir - ordre des organisateurs. Cruise, intrigué, veut en savoir plus, Nick finit par lui avouer l'adresse et le thème de la soirée - vénitienne. Cruise se rend dans un magasin de déguisements, L'Arc-En-Ciel (rappelez-vous où les deux jeunes femmes du bal voulaient, en plaisantant, l'emmener !), réveille le gérant alors en pleine prise de tête avec sa fille, et lui loue un costume qui ferait fureur au carnaval de la cité des Doges.

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Il se rend à la soirée, y pénètre en donnant le mot de passe - merci, Nick ! - qui est FIDELIO, et découvre que cette soirée, d'ambiance assez gothique, est en fait une grande orgie, une bacchanale, une partouse, quoi. Et là, Kubrick nous fait une de ses plus belles séquences cinématographiques. Au cours de cette soirée, Cruise fait la rencontre d'une femme, qui lui annonce qu'il court un grave danger en restant ici. Vite démasqué (sans doute les organisateurs se sont rendus compte qu'il y avait une personne de plus que prévue...), Cruise est rapidement interrogé par le Grand Maître de la soirée, caché par un masque rouge d'inquisiteur. A la question quel est le mot de passe ?, il répond FIDELIO, mais à la question et le second mot de passe ?, il ne peut répondre, et se voit contraint de retirer son masque. Après avoir appris qu'il n'y avait pas d'autre mots de passe, le Grand Maître lui annonce qu'il ne sortira pas d'ici, mais le mystérieuse femme masquée se porte garante de lui, et en conséquence, il reçoit un avertissement glaçant : s'il essayait d'en savoir plus sur cette soirée, il lui arriverait de gros malheurs. Après ça, il est libre de s'en aller, troublé, honteux aussi, et rentre chez lui.

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Et là commence la troisième partie du film, les deux premières étant 'avant la soirée' et 'la soirée'. La troisième ('après la soirée', en plein jour) est l'exacte contraire de la première, mais à l'envers. Cruise se rend à nouveau au chateau où l'orgie avait eu lieu, et y trouve une lettre à son nom, marquée deuxième avertissement. Il rend le costume au magasin, puis part à la recherche de Nick, son ami, mais il est introuvable, ayant apparemment disparu sans laisser d'adresse. Se rendant auprès de la prostituée, il apprend de sa colocataire qu'elle est séropositive, heureusement qu'il n'a pas couché avec. Il apprend que l'autre prostituée, celle qui avait fait une overdose chez Ziegler (mais avait survécu), vient de mourir d'une autre overdose, au cours d'une soirée huppée. Bien entendu, cette femme et celle de l'orgie sont la même. Cruise le comprend vite fait, et se rend chez Ziegler, pour avoir plus d'informations. Ce dernier fait mine de ne rien comprendre, puis lui annonce qu'il ferait mieux de tout oublier, que ces gens (comprendre : ceux de la soirée) sont dangereux... Cruise le savait déjà (mais nous, on l'apprend à ce moment) : Ziegler et sa femme étaient à l'orgie. Ils sont du complot.

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En fait, point de complot, mais une énorme mise en garde, pour faire peur à Harford, lui apprendre à ne pas se mêler des affaires des autres. Une initiation, en quelque sorte. Un énorme jeu, dans lequel Cruise/Harford n'est qu'un pion. Faire l'amalgame avec le film The Game de Davind Fincher ne serait pas faux, même si le film kubrickien, vrai puzzle freudien, va plus loin. Cet article le prouve bien : difficile d'en parler, difficile de le raconter. Ne m'en veuillez pas trop si j'en parle mal, donc. En rentrant chez lui, un soir, Cruise/Harford découvre un masque sur son lit, à coté de sa femme endormie, et prend peur. Il lui avoue pas mal de choses, et son coule semble mal parti. Mais au cours d'une promenade dans un magasin de jouets (repèrages pour Noël), une simple phrase de Nicole Kidman, la dernière du film, semble renouer leurs liens : Il y à une chose qu'il faudrait que nous fassions. Cruise répond quoi ?, persuadé qu'elle va aborder le divorce. Et elle répond, tout simplement, baiser. Plutôt chaude, comme conclusion ? Uniqument pour ceux qui n'ont voulu voir en ce film que ce que la bande-annonce voulait bien leur en montrer.

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Cette bande-annonce, rythmée par la musique de Chris Isaak (Baby Did A Bad Bad Thing, langoureux) est une scène du film (l'intégralité d'une scène) montrant Nicole Kidman, nue (on ne voit que ses seins) devant un miroir, et Cruise, nu (on ne voit, de même, que son torse) la rejoindre pour l'enlacer. Scène courte et assez prude, en fin de compte, mais suffisante pour cataloguer Eyes Wide Shut de film de boules maquillé en film d'auteur à vocation psychologique. Certains ont du être déçus par la vision du film, un film froid (la scène de l'orgie montre pas mal de viande à l'étalage, mais il n'y à aucun érotisme ici, c'est aussi glaçant que la nudité dans le Salo de Pasolini, la cruauté en moins) et anti-érotique. Eyes Wide Shut est un chef d'oeuvre, le dernier de Kubrick, son testament. Un peu irritant par moments, mais néanmoins essentiel, porté par une musique entêtante et stressante (ligne de piano répétitive). Un film à voir et à revoir. Les yeux grand ouverts, bien entendu.