L_Echelle_de_Jacob

Spoilers... Ne lisez l'article que si vous avez vu le film, car je raconte TOUT !

Lorsque j'ai découvert ce film, en VHS (achetée au marchand de journaux ; vous savez bien, ces VHS, désormais DVD, vendues à moins de 10 €), je devais avoir dans les 16 ans. C'était donc vers 1998, et donc avant l'arrivée de l'euro. Je sais, on s'en fout. Mais ce film, que je connais donc depuis à peu près une vingtaine d'années, et qui me procure toujours le même effet (même si je sais par coeur tout ce qui s'y passe, et notamment le final), compte énormément pour moi. Comme les deux précédents articles publiés ici, il s'agit d'une réécriture, l'ancienne chronique datant de 2009, ce qui ne nous rajeunit pas. Mais il était temps de la refaire, cette chronique, car elle commençait sérieusement, avec ses petites photos rikiki à la basse résolution et ses petits paragraphes minables de quatre lignes, à sentir la litière que l'on a oublié de changer depuis deux mois. Voici donc un de mes gros, gros coups de coeur personnels depuis 20 ans, et il en sera encore de même dans 20 ans (vous voulez parier que non ? Vous allez perdre, mais OK) : un film réalisé en 1990 par Adrian Lyne, pour qui ce film est, entre parenthèses, un gros OVNI : L'Echelle De Jacob. Un film interprété par Tim Robbins, Elizabeth Pena, Danny Aiello, Matt Craven, Macaulay Culkin (pas crédité, pas encore connu), Ving Rhames, Eriq LaSalle, Jason Alexander, Patricia Kalember et Pruitt Taylor Vince. Le film est écrit par Bruce Joel Rubin, qui a apparemment passé le plus clair de son temps, entre le moment où il a écrit le scénario et celui où Adrian Lyne l'a mis en images, à essayer de le vendre à Hollywood. Après plusieurs refus (de Ridley Scott, Sidney Lumet...), c'est Lyne, qui aurait dû réaliser l'adaptation du Bûcher Des Vanités de Tom Wolfe (film qui sera fait par Brian DePalma au final), qui s'intéresse au projet, au point d'abandonner celui d'adapter Wolfe. Au passage, Lyne envisageait Tom Hanks dans le rôle principal de Jacob's Ladder, mais finalement, prendra Tim Robbins, tandis que Hanks jouera le rôle principal du... Bûcher Des Vanités ! On s'y retrouve ?

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Le film est du genre qui ne s'oublie pas, et je tiens à préciser ici que si vous ne l'avez pas encore vu (comme ce n'est pas un film ultra-méga-connu, et qu'il passe rarement à la TV, c'est probable que vous ne le connaissez pas), et que vous voulez le voir et le découvrir en entier sans rien savoir de son intrigue, alors mieux vaut cesser la lecture de cet article, regarder le film, et revenir ensuite reprendre la lecture. La fonction replay ne marche pas ici, mais il y à un sommaire sur la droite, vous retrouverez l'article facilement. Pour les autres, il faut évidemment continuer la lecture, sauf si vous vous faites chier. L'Echelle De Jacob se passe à New York en 1975, après un prologue se passant en 1971 au Vietnam. On y voit, dans le prologue, des soldats américains, parmi eux Jacob Singer (Tim Robbins), en poste dans un village du delta du Mekong. Alors qu'ils sont en train de se reposer et de déconner entre eux (certains fument des pétards gros comme des tacos Ol Del Paso, d'autres écoutent du rock), on annonce une attaque. Jacob voit certains de ses amis se faire tuer par des balles ou explosions, mais il voit surtout certains de ses camarades pris de folie, de catatonie ou d'épilepsie, tournant sur eux-mêmes, bavant, hurlant, etc. Alors qu'il tente de fuir, il est poignardé par un ennemi que l'on ne voit pas. Puis flash en 1975, Jacob se réveille dans le métro, et on comprend qu'il a survécu à sa blessure et est revenu au pays. Il travaille comme postier et vit chez sa petite amie Jezabel (Elizabeth Pena), étant séparé de sa femme Sarah, avec qui il a eu des enfants, dont l'un d'entre eux, Gabriel, est mort dans un accident (renversé par une voiture) avant que Jacob ne soit parti à la guerre.

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Jacob, qui tente de vivre simplement et d'oublier son traumatisme de la guerre, commence à être pris de visions dérangeantes, de plus en plus dérangeantes. Un soir, dans une station de métro à moitié fermée, il aperçoit, dans une rame qui manque de l'écraser alors qu'il traversait la voie pour accéder à la sortie, des visages déformés qui le regardent, de l'intérieur, certains remuent la tête de manière frénétique. Un soir, au cours d'une fête organisée chez Jezabel (ou Jezzie), il voit des formes bizarres, et voit Jezzie se faire prendre, violemment, par une sorte de monstre ailé qui la baise devant tout le monde, mais seul Jacob s'en aperçoit. Il fait une crise, devient tellement fiévreux qu'il manque de mourir. Tandis que Jezzie et des amis le mettent dans une baignoire remplie d'eau glacée pour faire baisser sa température, il part dans un délire dans lequel il vit avec Sarah, avec ses deux enfants (tous bien vivants), et dans lequel il n'a jamais vécu avec une autre femme que Sarah. Il finit par revenir à lui, dans la baignoire remplie de glaçons fondus, sauvé mais se rendant compte qu'il y à vraiment quelque chose qui cloche dans sa vie. Peu après, il apprend qu'un ancien vétéran qu'il a connu au feu, Paul, vient de mourir dans un accident de voitures. Peu de temps avant, ce même Paul avait appelé Jacob pour lui demander de se revoir, il avait des choses à lui dire, sur des trucs bizarres qui commençaient à lui arriver. A l'enterrement de Paul, Jacob retrouve d'autres vétérans qu'il connait, et décide de leur parler de ce qui lui arrive (et arrivait aussi à Paul, apparemment). Contre toute attente, eux aussi ont ce genre de visions. Ils décident d'engager un avocat (Jason Alexander) et de tenter une action en justice contre l'armée, pour traumatisme.

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L'avocat finit par clore le dossier et abandonner l'affaire, et quand Jacob lui demande pourquoi, il lui dit que, selon l'armée, ni lui ni aucun de ses amis n'a été au Vietnam, tous ayant été réformés pour des problèmes psychologiques. Alors qu'il sort du tribunal, Jacob est enlevé, brutalement, par deux hommes qui le frappent et l'emmènent, en voiture. Ils lui ordonnent d'arrêter ses recherches sur l'armée et le Vietnam. Jacob parvient à se jeter hors de la voiture, se blessant au dos dans sa chute (son dos est fragile, il va souvent voir un chiropracteur, Louis (Danny Aiello), qui est un ami), et est emmené à l'hôpital, attaché à un brancard. Son trajet dans les couloir de l'hôpital est une vraie plongée en enfer, couloirs de plus en plus glauques, jonchés de restes humains et de sang, traversée de salles remplies de monstres, d'amputés, de psychotiques. Alors que les médecins ne cessent de lui dire qu'il est déjà mort, il est sorti de l'hosto par Louis, qui le soigne et lui dit (citant un philosophe dominicain, Maître Eckhart) que la seule chose qu'il y à en Enfer, c'est la part de soi qui refuse d'admettre que l'on est mort. Si on refuse d'admettre cette vérité, on voit des démons. Des anges si on l'accepte. Jacob finit par obtenir des infos par le biais d'un médecin qui était, comme lui, au Vietnam, et qui a aidé à évacuer Jacob et ses camarades au cours de l'attaque vue dans le prologue du film. Cet homme, Newman (Matt Craven), a participé à une opération secrète de l'armée, au cours de laquelle une drogue baptisée l'Echelle a été administrée, en douce, à des soldats, dont Jacob. Une drogue capable de décupler l'agressivité au combat. Mais les effets secondaires étaient redoutables : les cobayes sont devenus fous et se sont entretués. Il n'y à pas eu d'attaque de l'ennemi, l'ennemi, c'était les soldats eux-mêmes, et c'est par un de ses camarades que Jacob a été poignardé. Mais il n'a pas survécu à sa blessure, est mort au Vietnam, comme les autres, et c'est au cours des derniers instants de sa survie qu'il a imaginé tout ça, sa vie de retour à New York, avec quelqu'un d'autre. Quant à ses visions, ce n'étaient que des démons venus le rappeler à l'ordre, lui intimer d'accepter qu'il est en train de mourir et de cesser de lutter. Il meurt en souriant, sa dernière vision étant celle de son enfant mort, Gabriel, lui tenant la main pour le faire monter un très lumineux escalier. Ou une échelle.

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Quelqu'un qui s'y connaît un peu en symbolisme religieux, en voyant le titre du film, aura des indices, et les noms des personnages (l'enfant s'appelle Gabriel, le nom d'un ange ; la petite amie de Jacob s'appelle Jezabel, le nom d'une tentatrice ; et le nom du personnage principal, Jacob, évidemment) étant sans équivoque. Le titre du film est une allusion à l'expérience faite par l'armée (le nom de la drogue secrète) mais surtout une allusion à un passage de la Bible, le lien entre la Terre et le Paradis se faisant par le biais d'une échelle imaginée, au cours d'un rêve, par Jacob, dans la Genèse (28:12). Le film possède beaucoup d'allusions à la religion et à l'Ancien Testament, mais il y en avait bien plus dans le scénario. On peut trouver un peu étonnante cette fin, comprenant ainsi que Jacob est mort dès le début et qu'il a imaginé, dans un délire de moribond, tout le reste, mais L'Echelle De Jacob n'est pas le premier film à proposer une histoire de la sorte. Une des références de Lyne est un court-métrage français, La Rivière Du Hibou, de Robert Enrico (1964), qui fut d'ailleurs diffusé aux USA dans le cadre de La Quatrième Dimension (saison 5 mais l'épisode est absent des DVD de la série) et qui parle d'un homme qui, alors qu'il meurt, s'imagine être ailleurs. On peut aussi penser aux Choses De La Vie de Sautet, où un homme en train de subir un accident de voiture voit toute sa vie dérouler dans sa tête. Le temps devient élastique. La réalité change. Le film de Lyne, oppressant de A à Z (les apparitions sont glaçantes, terrifiantes), l'est d'autant plus que, ces apparitions mis à part, l'aspect du film est très réaliste, on n'a aucun mal à penser que Jacob vit vraiment en 1975, revenu blessé et traumatisé mais vivant du Vietnam. Il parle à des gens, mange, dort, baise, rit, travaille... Une vie normale, mis à part ces apparitions, de plus en plus fréquentes et glaçantes, qui, sans qu'il le sache (ou plutôt, l'admette en son for intérieur), lui signifient qu'il ne devrait pas être là. Qu'il est en Enfer parce qu'il refuse d'admettre qu'il est mort. Il revient d'un Enfer (la guerre) pour un autre (le 'vrai' Enfer), en fait il ne l'a jamais quitté. 

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Les acteurs sont excellents, à commencer évidemment par un Tim Robbins qui, mis à part dans Les Evadés, The Player et Mystic River, n'a jamais été aussi bon, aussi grandiose qu'ici. Il parvient à insuffler toute la fragilité nécessaire au personnage. On n'a aucune peine à croire que Jacob est dans la détresse et la crainte de devenir fou, tant Robbins est criant de vérité. La réalisation est solide et sobre, les effets spéciaux ont été faits sans rajouts (maquillage, prothèses, effets de ralentissement ou d'accélération de l'image) et sont ahurissants. Mais l'aspect du film est tel que même des passages assez classiques en deviennent glaçants : le Père Noël de rue qui dépouille Jacob avachi au sol après sa chute de voiture ; la femme qui dévisage ardemment Jacob dans le métro, au regard terrifiant, et qui semble continuer de le regarder après qu'il soit descendu de la rame... La photographie est froide (sauf pour le segment vietnamien), la musique de Maurice Jarre (pas n'importe qui) est sublime, le scénario est incroyable, et on peut comprendre que le scénariste ait mis du temps à le vendre à Hollywood, tant il est complexe et peut faire peur à des producteurs frileux. L'Echelle De Jacob, de loin le sommet d'Adrian Lyne (réalisateur de Flashdance, de Liaison Fatale, du remake abominable de Lolita, mais aussi de Proposition Indécente et de 9 Semaines 1/2, on comprend que ce film soit un OVNI dans sa filmographie), ne sera pas un gros succès à sa sortie. Mais il a été bien reçu par la presse et fait partie des films (avec Angel Heart de Parker, Usual Suspects de Singer et Sixième Sens de Shyamalan) qu'il est nécessaire de voir plusieurs fois, afin que le spectateur puisse bien le comprendre, et afin de le voir différemment. Comment verrez-vous le film une fois que vous savez que Jacob est mort et qu'il 'délire' une autre vie alors qu'il s'accroche désespérément à la vie ? Petite anecdote pour finir : ce film, de par son ambiance flippante (il est considéré à juste titre comme un des films les plus terrifiants qui soient), fait partie des sources d'inspiration pour Silent Hill (jeux vidéos et film). Et une chanson (et le clip qui va avec) du groupe Avenged Sevenfold, "Nightmare", s'inspire d'une scène du film. Clairement, on peut parler d'un film culte. Et d'un grand film, à voir et revoir absolument.