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Spoilers !

J'avais déjà abordé ce film en 2009, c'était même un des premiers films que j'avais abordé sur mon blog quand il était encore sur Allociné (et c'était avant 2009, en fait, 2009 étant l'année du transfert de mon blog sur Canalblog, mais je ne sais plus en quelle année précisément). Autrement dit, ça commençait à dater sérieusement, à sentir le moisi, et rien de tel, dans ce cas-là, que d'aérer quelque peu en refaisant une chronique du film. Quel film ? Allons bon, voilà que vous ne savez plus lire les affiches de films. Apportez-Moi La Tête D'Alfredo Garcia, voilà quel film. Un film absolument quintessentiel s'il en est, un des chefs d'oeuvre du cinéma des années 70 (il date de 1974) et incontestablement le film le plus remarquable d'un réalisateur ayant pourtant enchaîné quasiment sans interruption, du début à la fin de sa carrière, des classiques : Sam Peckinpah. D'abord spécialisé dans le western (de Coups De Feu Dans La Sierra, son premier film, jusqu'à Un Nommé Cable Hogue en 1971, fait quelques 10 ans après son premier, tous ses films sont des westerns, et on y trouve évidemment le classique absolu La Horde Sauvage, 1969), Peckinpah a ensuite évolué, faisant un survival (Les Chiens De Paille en 1971, avec Dustin Hoffman), du polar pur et dur (Le Guet-Apens, 1972, avec Steve McQueen et Ali McGraw, qui se sont rencontrés sur le tournage et passeront une partie des 70's ensemble) et même une comédie dramatique countrysante (Junior Bonner, également en 1972, également avec Steve McQueen, sur un champion de rodéo vaguement loser magnifique sur les bords), reviendra une dernière fois au western en 1973 (l'immense Pat Garrett & Billy The Kid) avant de faire, tout simplement, autre chose. 

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Et cet autre chose commence en 1974 avec un film qui, cas unique dans la filmographie de Peckinpah, ne subira les affres d'aucune censure, d'aucune coupe, d'aucun remontage de la part des producteurs ou distributeurs. Car ce fut le cas d'une grande partie de ses précédents films. Notamment Major Dundee (1964), à qui on supprimera de longues minutes. Notamment Pat Garrett & Billy The Kid, qui subira moult versions différentes et remontages. Mais curieusement, Bring Me The Head Of Alfredo Garcia (hé oui !, le titre original du film est lui aussi assez idiot !) sortira tel quel, dans son montage définitif d'une durée de 108 minutes. C'est le film le plus sombre de Peckinpah, son plus radical, et son plus personnel aussi, rien que pour le fait qu'il soit sorti comme Peckinpah le voulait. J'ai toujours trouvé le film trop court ( disons que ça passe super vite, on n'a pas le temps de s'emmerder), mais il n'existe pas de version plus longue. Pour ce qui est de qualifier le film, disons que c'est un croisement entre un road-movie, un thriller et un film d'aventures. 

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Le film est interprété par Warren Oates, Isela Vega, Emilio Fernandez, Gig Young, Helmut Dantine, Robert Webber et Kris Kristofferson, plusieurs sont de grands habitués peckinpahiens. Le film, à sa sortie, récoltera un parangon de mauvaises critiques, et sera un retentissant échec commercial, pas le premier de Peckinpah (il ne me semble pas que Junior Bonner ait été un succès à sa sortie), et pas le dernier, loin de là. En fait, les films de Peckinpah ayant cartonné au box-office américain se comptent sur les doigts d'une main. Curieusement, si le film n'a jamais réussi à convaincre pleinement aux USA, sauf ces dernières années (des réalisateurs tels Tarantino, Robert Rodriguez, sont fans et s'en sont inspiré), en France, on n'a pas mis longtemps à considérer ce film comme un des meilleurs, si ce n'est le meilleur, du réalisateur. Ah, l'exception culturelle francaouise, que voulez-vous... C'est la même chose pour Croix De Fer, ce film de guerre ahurissant que Peckinpah a réalisé en 1977 : bide à sa sortie, incompris dans son propre pays, porté aux nues chez nous (en revanche, ni Tueur D'Elite, sorti en 1975, ni Le Convoi, sorti en 1978, n'ont convaincu, aussi bien aux USA que chez nous, ce sont des films restés vraiment mineurs).

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Le film se passe intégralement au Mexique (comme plusieurs autres films de Peckinpah qui ont au moins une partie se passant dans ce pays, comme La Horde Sauvage ou Pat Garrett & Billy The Kid) et on y découvre, dès les premières minutes, une végétation luxuriante, un décor magnifique et reposant : un lac situé dans une grande propriété. Une jeune femme est assise, les pieds dans l'eau, quand on vient la chercher, pour la conduire auprès de son père, propriétaire terrien puissant (et on s'en doute, plus qu'aux trois-quarts mafieux), surnommé El Jefe (Emilio Fernandez). La jeune femme est enceinte, et la première et unique chose que son tyran de père lui demande (n'hésitant pas à ordonner à un de ses nervi de coller un petit coup de poing dans le ventre de la fille), c'est qui est le père du futur enfant. Apeurée, de la haine dans le regard, la fille répond Alfredo Garcia, et El Jefe, après l'avoir fait sortir, ordonne à ses hommes de lui ramener la tête de cet Alfredo Garcia, contre 1 million de dollars. Sympa, les films qui commencent directement par l'explication de leur titre, non ?

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Faisant passer le message à diverses organisations criminelles, El Jefe s'assure ainsi que son souhait sera exaucé. Un jour, dans un bar minable de Mexico, deux hommes, Sappensly (Robert Webber) et Quill (Gig Young) accostent le pianiste du bastringue, un Américain aussi minable que le bar, Benny (Warren Oates), et lui demandent, photo à l'appui, s'il connaît un certain Alfredo Garcia, et lui expliquent ce qu'il en est de la récompense et de ce qu'il faut récupérer de Garcia. Benny leur répond qu'au Mexique, un tel nom est équivalent à John Smith aux USA, et dit que cependant, ça lui dit quelque chose, mais on sent bien qu'il en sait plus qu'il ne leur annonce. Chez lui, il demande à sa fiancée, Elita (Isela Vega), une employée de bordel, si elle a revu, récemment, Alfredo Garcia. Car, oui, Benny sait de qui il s'agit : c'est un mec qui est autrefois sorti avec Elita, alors qu'elle était déjà avec Benny. Elle lui apprend que Garcia est mort, dans un accident de voiture, très récemment, et qu'il a été enterré dans son village natal. Prenant contact avec Quill et Sappensly, Benny se rend à leur QG, et rencontre le chef de leur gang, Max (Helmut Dantine), pour leur annoncer qu'il sait où est Garcia et va se charger lui-même du boulot et leur ramènera sa tête, contre 10 000 dollars.

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Lui et Isela (à qui il ne dit pas tout au départ) partent en excursion, direction le cimetière où Garcia serait enterré. En route, au cours d'une halte, ils se font agresser par deux bikers (dont Kris Kristofferson) qui menacent de violer Elita. Elita accepte de coucher avec eux s'ils les laissent en vie, et pendant qu'elle se tape les motards, Benny les abat avec son revolver. Puis il explique, pris d'une soudaine envie de jouer cartes sur table, le but de leur expédition : déterrer Garcia pour le décapiter, et ramener sa tête à des mafieux. Elita est terrifiée et demande à Benny de changer d'avis, mais il tient bon, et arrivé au cimetière, fait sa triste besogne. Mais au moment d'agir, il est assommé, et à son réveil, lui et Elita sont à moitié enterrés dans la tombe. Elle est morte. Le corps de Garcia n'a plus de tête. Parvenant à regagner sa voiture, il retrouve rapidement la voiture de ses assaillants, et après un gunfight, les abat, et récupère la tête dans un sac de toile de jute, qu'il balance sur le siège passager. Le début d'un long périple où Benny, sous une chaleur éreintante et voyageant avec une tête commençant à pourrir, va risquer sa vie et surtout sa santé mentale...

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Ce que j'ai raconté est environ la moitié du film, peut-être un petit peu plus (genre la première heure), mais je ne tiens pas à raconter ce qui se passe ensuite, il vous faudra regarder le film (qui existe en DVD et Blu-ray, heureusement) pour ça. Le film est absolument incroyable et bénéficie d'une atmosphère des plus poisseuses, glauques et poussiéreuses qui colle parfaitement à l'histoire. On ne voit jamais la tête coupée du malheureux Garcia, juste le sac de jute crasseux, cerné de mouches, et entouré de blocs de glace (la scène où Benny s'arrête à une posada pour acheter des cubes de glace est révélatrice d'un détail important qui aurait très bien pu être négligé dans un film d'un autre réalisateur : sous un soleil de plomb, une tête, ça pourrit facilement et rapidement). Il n'y à d'ailleurs pas ou peu de sang dans le film. On a tous les clichés du cinéma de Peckinpah, ici sublimés, comme les fameux ralentis pendant les gunfights (corps s'écroulant lentement, mordant la poussière) ou les percutages automobiles, et une certaine tendance à la virilité, si ce n'est au machisme pur et dur (la manière dont sont traitées les femmes dans le film est sans équivoque). 

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Warren Oates, ami personnel de Peckinpah et partenaire de défonce alcoolisée et cocaïnée à l'époque, campe un loser intégral, un parfait minable qui se la joue un peu caïd mais n'est en fait qu'une pauvre merde humaine, même pas capable de dire je t'aime à sa fiancée, même pas capable de s'énerver contre elle quand il apprend qu'elle l'a trompé avec Alfredo Garcia (mais en revanche vraiment marqué par sa mort). Benny plonge progressivement dans la folie, se met à discuter avec la tête d'Alfredo (enfin, il parle à la tête, nuance) sur le trajet du retour, semant dans son sillage mort et désolation. Les autres acteurs sont vraiment bons, mais incontestablement, Oates transporte le film, il le porte sur ses épaules. C'est LE personnage du cinéma de Peckinpah, le rôle le plus intense et marquant de tous les films de Peckinpah, dont plusieus sont, à divers degrés, des losers eux aussi (Junior Bonner dans le film éponyme ; Doc McCoy dans Le Guet-Apens ; Pat Garrett et Billy The Kid dans le film éponyme ; le sergent Steiner dans Croix De Fer). 

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La violence est assez présente dans le film, Apportez-Moi La Tête D'Alfredo Garcia est un film dur et brutal (malgré qu'on ne voit pas ou peu de sang, et que rien de graphique ne soit montré, on ne voit jamais la tête tranchée ni la scène de décapitation), mais quand la violence déboule, on n'a limite pas le temps de s'en rendre compte. Ca va vite. Les gunfights sont rapides, secs, pas expédiés car la réalisation est impeccable, mais Peckinpah ne s'attarde pas des plombes, ne vous attendez pas à des scènes similaires au final du Guet-Apens ou de La Horde Sauvage. Ici, c'est wham bam, thank you ma'am. On tire, on s'écroule (ou pas), on se barre. La tension, dans le film, est à son maximum : dès la première séquence avec Benny, on se demande si sa discussion autour du piano, avec les deux gangsters, ne va pas tourner à la brutalité, et quand il se rend dans leur QG, c'est tendu aussi. Dans l'intro du film, quand la fille d'El Jefe se fait interroger et se prend un coup de poing dans le bide, on a peur pour elle, priant pour que ça n'aille pas plus loin. Tout le film patauge dans cette atmosphère de totale brutalité, de violence sèche et latente, sans aucun espoir (la scène des bikers, nécessairement montrés comme des brutes paillardes), faisant de ce film le plus sombre et radical de Peckinpah, tellement violent et crépusculaire qu'à côté, l'ensemble de ses autres films ressemble à du Spielberg mainstream

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Apportez-Moi La Tête D'Alfredo Garcia est mon Peckinpah préféré pour cette raison, et pour la performance hallucinante d'un Warren Oates qui aura rarement été aussi géant (et c'était pourtant un bon acteur, bien que souvent sous-exploité), pour la beauté rustique de la photographie 70's qui respire bien le Mexique rural et pour son scénario totalement incroyable (Frank Kowalski, scénariste du film et ami de Peckinpah, aurait trouvé l'idée du film en pensant à son titre, et en imaginant le pitch de base (on exige de ramener la tête d'un homme, et celui qui se lance dans cette quête apprend que l'homme en question est déjà mort) dans la foulée). Un peu comme les producteurs de nanars des années 50/60 qui se lançaient dans la production d'un film uniquement sur la promesse d'un titre alléchant, Peckinpah adorera le titre et imaginera la suite avec Kowalski, adaptant l'histoire en scénario. On pourrait  se dire qu'écrire un scénario uniquement en se basant sur un titre racoleur n'est pas forcément une bonne idée, mais pour le coup, ça a franchement super bien fonctionné. Certes, l'histoire tient en fait en peu de lignes (un homme part, contre récompense, à la recherche d'un homme pour ramener sa tête parce qu'un mafieux l'a exigé en représailles), mais à partir de ce pitch, Peckinpah a réalisé un monstre sacré, un road-movie grandiose et ultime, une ode aux plus mauvais côtés de la nature humaine, un voyage sans retour vers la violence et la folie. Un monument.