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Attentions, SPOILERS !!

Voici un film des plus atypiques. C'est même probablement le film français le plus étrange, le plus étonnant que je connaisse, en tout cas un des plus étranges. C'est un film qui, déjà, est difficilement classable : j'aurais envie de dire que c'est de la science-fiction, ou du fantastique, et il est généralement rangé dans le genre ésseffe, mais c'est en fait un film initiatique qui, maintenant que j'y repense (j'ai revu le film récemment, ça faisait longtemps que je ne l'avais pas vu, et je l'ai tout autant apprécié qu'autrefois), ressemble beaucoup à La Montagne Sacrée de Jodorowsky, avec deux ans d'avance (il date donc de 1971, mais est sorti en 1972), et en un milliard de fois moins brutal et riche. Et encore, c'est pour le côté initiatique du film, pas pour l'histoire en elle-même. Le film s'appelle Les Soleils De L'Île De Pâques et c'est un film de Pierre Kast, réalisateur peu connu mais à la filmographie plutôt remplie, mort en 1984 et ayant notamment réalisé une adaptation du roman L'Herbe Rouge de Boris Vian pour la TV (en 1985, diffusé donc de manière posthume), roman que toute personne l'ayant lu pourra décrire comme étant indescriptible et inadaptable, mais Kast l'a fait (j'ignore le résultat, n'ayant pas vu le film). 

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Le film, diffusé sur Canal + il y à une vingtaine d'années, et dont le DVD est depuis un moment difficile à trouver (et la plupart du temps, vendu cher), est interprété par sept acteurs dont quelques uns sont plutôt connus : Françoise Brion, Maurice Garrel (père de Philippe et grand-père de Louis), Jacques Charrier, Norma Bengell (actrice et chanteuse brésilienne qui fut la première actrice de son pays a apparaître nue au cinéma, dans un film brésilien, dans les années 60), Alexandra Stewart, Zozimo Bulbul (un acteur brésilien) et Marcello Romo. Le scénario est signé Kast, la musique, étrange, est signée Bernard Parmegiani. J'imagine très aisément que lorsque le film est sorti en salles, il n'a pas du faire beaucoup parler de lui. Quant à parler de résultats commerciaux, mieux vaut franchement changer de sujet. J'ignore si le film a été rediffusé à la TV ces 20 dernières années, mais à mon avis, non. Ce n'est vraiment pas un film connu, et c'est dommage. 

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C'est un film étrange, très étrange en tout cas, et il faut le voir deux-trois fois, si ce n'est plus, pour bien entrer dedans, le premier visionnage sera probablement abscons, beaucoup de choses sont dites dans le film, et beaucoup vous passeront au-dessus de la calebasse. L'histoire est racontée en voix-off par un des personnages principaux, Maurice (joué par Maurice Garrel ; au passage, quasiment tous les personnages portent les mêmes prénoms que les acteurs ou actrices les interprétant), un homme passionné de géomancie (ne me demandez pas ce que c'est, c'est difficile à décrire, mais en gros, c'est une technique de voyance ; le film démarre par Maurice expliquant à une amie, en détails, ce qu'est la géomancie, exemple à l'appui), et qui descend d'une longue lignée de sorciers, alchimistes et voyants. Un soirr, après une séance de géomancie chez lui, il commence à se sentir un peu bizarre : il ferme les yeux, pris de vertige, et reçoit une série d'images variées, le flux se terminant par quelques images de l'île de Pâques. Peu après dans la même soirée, il découvre, dans la paume d'une de ses mains, une sorte de petit disque argenté, comme une pastille, qui semble faire partie intégrante de lui, qui n'est pas douloureux, et ne peut être enlevé, comme une marque de naissance. 

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Il ne peut pas savoir qu'un peu partout dans le monde (en réalité, essentiellement en Amérique du Sud), plusieurs autres personnes, cinq autres personnes précisément, vont avoir le même type d'expérience : un flux d'images variées, dont certaines de l'île de Pâques, et la découverte, dans la paume de la main, de cette curieuse marque argentée et circulaire. Parmi ces personnes il y à Alexandra (Alexandra Stewart), une jeune éleveuse de chevaux chilienne d'origine écossaise (qui va entretenir son ami Alain (Jacques Charrier), psychologue français basé à Valparaiso et passionné par l'oeuvre de Wilhelm Reich, sur le sujet et son expérience) passionnée par l'énigme de Nazca ; Norma (Norma Bengell), une astronome brésilienne persuadée que la disposition de statues de prophètes, sur le parvis d'une église brésilienne, répond à un certain ordre cosmique, un sens caché ; Helvio (Marcello Romo), un entomologiste chilien ; Irenio (Zozimo Bulbul), un prêtre macumba brésilien ; et Françoise (Françoise Brion), une ethnologue française de retour de Tahiti.

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Par plusieurs groupes de deux, ces personnes qui ne se connaissent pas (sauf Alexandra et Alain, lequel n'a pas reçu le message et restera un peu en retrait) vont se retrouver, au Chili, les uns s'y trouvant déjà, et les autres comme irrésistiblement attirés par la destination, au point de faire le voyage. Une fois ensemble, ils se sentent unis, complets, comme une seule entité, et peuvent se comprendre sans problème même en parlant chacun dans sa langue. Une dernière destination les relie : ils savent qu'ils doivent aller sur l'île de Pâques (sous gouvernance chilienne), et Alain, sentant qu'il a un rôle à jouer dans  tout ça, les accompagne. Sur place, ils vont découvrir...

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Mais je m'arrête là. Il reste à peu près une demi-heure de film à ce moment précis où le groupe arrive sur l'île de Pâques (et le film dure 90 minutes), et je n'ai pas envie de dire ce qui va se passer une fois là-bas. Mais c'est du même acabit que le reste du film. Les Soleils De L'Île De Pâques est un film étrange, à la fois verbeux et onirique, très bien interprété, correctement réalisé (rien d'extraordinaire), et distillant une atmosphère tellement bizarre qu'on a envie d'en savoir plus. Sans parler des sublimes paysages naturels de l'île de Pâques : rien que pour ça, le tournage de ce flm a dû être un bon souvenir pour l'ensemble des acteurs. Quand j'ai vu ce film pour la première fois, sur Canal +, alors que j'avais dans les 15 ans à peu près, j'ai été cueilli, happé par le film (je n'avais strictement jamais entendu parler de ce film, ou de Pierre Kast, auparavant, ni de la grande majorité des acteurs du film, Garrel et Brion exceptés), je l'ai adoré et c'est toujours le cas. C'est un de mes films de chevet, que j'avais abordé parmi les premiers sur ce blog, il y à longtemps, cet article étant une réécriture plus détaillée et soutenue que l'ancienne chronique. 

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Je ne saurais le conseiller à un amateur de blockbusters, mais si vous aimez les films qui font réfléchir (le message final du film est éloquent : une belle critique de la nature humaine, disons un constat, plutôt), si vous aimez les films initiatiques, alors vous devriez aimer. C'est un peu comme La Montagne Sacrée (film que je ne connaissais pas à l'époque de mon premier visionnage du film de Kast), on a un groupe de personnes qui, ne se connaissant pas, partent ensemble, reliées, vers une même destination. Mais là où le film d'Alejandro Jodorowsky est un trip ultime (plusieurs scènes furent tournées sous LSD) d'une violence parfois intense et d'une complexité métaphysique et symbolique ahurissante (tellement de symboles que Jodorowsky lui-même n'en aurait pas fait le tour, selon ses propres aveux !), le film de Kast est assez reposant, doux (malgré des images dures dans un des flux d'images reçus par les protagonistes). C'est en tout cas un film à part, complexe, un vrai OVNI cinématographique, une rareté, que je conseille.