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Attention : monument. Et un de mes films préférés au monde, aussi et surtout. Ce que j'ai déjà eu l'occasion de dire ici, vu que cette chronique n'est pas la première que je fais de ce film sur ce blog. Ce film, c'est Phantom Of The Paradise, de Brian De Palma. C'est le huitième film du réalisateur, et seulement le deuxième de vraiment connu, après Soeurs De Sang en 1973. Les précédents, tels Greetings, Murder A La Mod ou Get To Know Your Rabbit, ne sont pas très connus, et ne représentent pas vraiment le style De Palma. Ce sont le plus souvent des comédies, pas mal d'entre elles avec William Finley (qui joue aussi dans Soeurs De Sang, et dans le film qui nous intéresse ici), certaines avec un tout jeune Robert De Niro. Après avoir réalisé le très hitchcockien Soeurs De Sang (une histoire de soeurs jumelles psychotiques, avec William Finley, Margot Kidder et Jennifer Salt) en 1973, un film tellement hitchcockien que même sa musique est signée Bernard Hermann (compositeur attitré, pendant de nombreuses années, d'Hitchcock), De Palma, qui entre temps est devenu le petit ami de Margot Kidder (ça ne durera pas, il sera, par la suite, le compagnon de Nancy Allen, puis de la productrice Gail Ann Hurd, avant de partager la vie, depuis plusieurs années, de la chanteuse Elli Medeiros), se lance ensuite dans la préparation de son film suivant, un film qui sortira, donc, en 1974, et sera dans l'ensemble un succès critique, car il obtiendra le Grand Prix à Avoriaz (1975). En revanche, ce ne fut pas un succès commercial fulgurant.

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Mais c'est en tout cas devenu, et ce, très rapidement, un film méga-culte. Pour à peu près tout le monde. Fans de rock, de films fantastique, de De Palma, etc, tout le monde, ou presque, au final, se retrouve dans ce film. Je ne résiste pas au plaisir de donner une anecdote, ici, que j'aurais très bien pu balancer plus tard dans la chronique (une anecdote qui n'est pas méconnue, allez sur Wikipédia, et vous l'aurez !) : à l'époque déjà en préparation de son futur Star Wars, George Lucas est en quête de nouvelles idées, pour rendre le tout encore plus affriolant. Entre l'idée du texte défilant au début du film (ce qu'il découvrira une fois le film sorti, évidemment), les décors lumineux et le look du Phantom (casque, voix bousillée par un vocoder, respiration lourde sous le casque), il aura eu de quoi faire : il se serait inspiré du Phantom pour en faire Darth Vader, en gros ! Plus récemment, les Daft Punk n'auraient eu d'autre influence que celle du Phantom pour ce qui est de leur idée de se cacher derrière des masques et tenues de cuir, pour leurs apparitions publiques (Paul Williams, qui a collaboré au dernier Daft Punk, et qui joue dans le film de De Palma et en a signé la bande-son, en est intimement persuadé). Un manga japonais (pléonasme, j'ai envie de dire), Berserk, se serait inspiré du look du Phantom, aussi, pour un ou deux de ses personnages.

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Ca, se sont des exemples de personnes ou oeuvres qui se sont inspirées, de près ou de loin, du film. Mais le film, aussi et surtout, s'inspire de tas d'autres choses, de son côté. Oeuvres littéraires, cinématographiques, musicales, aussi. On citera, dans les premières, Le Portrait De Dorian Gray, d'Oscar Wilde, ou Faust, ou bien Le Fantôme De L'Opéra, de Gaston Leroux, sans parler, aussi, du Frankenstein de Mary Shelley. Une réplique du film, faite par un flic, offre même une allusion amusante et facile au Du Côté De Chez Swann de Marcel Proust, référence volontaire selon toute vraisemblance. Dans les autres références (cinéma), citons Psychose, Sueurs Froides (deux films d'Hitchcock, tiens !), La Soif Du Mal, Le Cabinet Du Docteur Caligari, le Dracula de Todd Browning... Musicalement, on a aussi de belles références : les Beach Boys sont parodiés par un des faux groupes apparaissant dans le film (les Beach Bums), Alice Cooper, via les Undeads et Beef, est aussi caricaturé, et le personnage de Phoenix semble être directement inspiré par Janis Joplin ou Grace Slick (chanteuse du Jefferson Airplane), pour la voix. Le personnage de Swan est une sorte de Howard Hughes musical, un Phil Spector (producteur musical) déjanté. Mais la plus grande référence musicale du film est involontaire : la maison de disques de Swan s'appelle, dans le film, Death Records (avec, en logo, un oiseau couché), mais à la base, il s'appelait Swan Song ("le chant du cygne"), allusion plus qu'évidente au nom du personnage. Mais, pendant le montage du film, on se rendra compte, et ça ne sera pas sans soucis juridiques, qu'un label hébergé par Atlantic Records existait déjà sous le nom Swan Song : crée en 1974, il est très précisément le label personnel de Led Zeppelin (logo : un ange tombant du ciel). En urgence, on gommera le nom Swan Song de la pellicule, et on le remplacera par Death Records. On a ainsi évité de gros soucis judiciaires, d’autant plus que Peter Grant, manager de Led Zeppelin, n’était pas un mec du genre accommodant ! Dernier détail référentiel, qui n'est, lui, ni littéraire, ni cinématographique (et encore), ni musical : un des acteurs ayant collaboré avec De Palma sur ses premières oeuvres s'appelle Winford Leach. De Palma s'inspirera en grande partie de son nom pour celui du malheureux héros de son film, qui s'appelle Winslow Leach !

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On peut désormais commencer à parler de l'histoire : Winslow Leach (William Finley) est un jeune compositeur qui ne demande qu'à percer dans le métier. Il vient d'écrire une cantate entière sur le mythe de Faust, et vient se présenter au cours des répétitions pour une émission produite par Swan (Paul Williams), un producteur musical de génie, sur qui traîne pas mal de légendes. Mais si Swan est interessé par la chanson que Leach chante, seul au piano, et à l'arrache (il profite d'un moment de libre pour squatter l'instrument et tenter sa chance), il ne l'est absolument pas par son interprète. Il charge Philbin, son sbire (George Memmoli), de racheter la musique à Leach, uniquement la chanson qu'il a entendue (et qui, sur l'album de la bande-son du film, s'appelle Faust ; et c'est vraiment Finley qui la chante, et pas un doubleur vocal). Leach refuse, pour lui, c'est toute la cantate, ou rien. Peu après, il tente encore une fois sa chance, en se rendant aux locaux de Death Records pour y rencontrer Swan (on le jette dehors direct), puis en se rendant à une audition pour une chanteuse (il y rencontre une jeune chanteuse à la voix d'or, Phoenix - Jessica Harper, là aussi, c'est bien elle qui chante - avec qui il sympathise totalement. Il se rend par ailleurs compte que la chanson que toutes les prétendantes s'acharnent (souvent bien mal) à chanter n'est autre que Faust, qu'on lui a piqué. Phoenix est virée, elle refuse de coucher pour réussir. Tentant d'approcher une fois de plus Swan, Leach est viré, et même, piégé : on le tabasse, on le jette dans la rue, au vu de la police, et on cache sur lui de la drogue. Il est arrêté, jugé, condamné à vie à Sing Sing pour usage de stupéfiants. Il clame son innocence, mais rien n'y fait.

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En prison, sur l'îlot de Sing Sing (comme Alcatraz, mais pour New York), il fait partie d'un programme d'hygiène expérimental organisé par la Fondation Swan (il n'est pas volontaire, on le choisit) : on lui retire toutes ses dents et on les lui remplace par des dents en métal. Six mois après, alors qu'il survit tant bien que mal à Sing Sing, Winslow entend, sur un transistor, alors qu'il bosse à l'atelier de la prison à fabriquer des cartons, une chanson, interprétée par les Juicy Fruits (groupe dont le nom s'inspire d'un vrai groupe dans lequel Paul Williams a participé dans sa jeunesse), un groupe produit par Swan. La chanson fait partie de celles qu'il a écrites. Fou de rage, Winslow se rue dans un carton, parvient tant bien que mal à s'évader, et se rue, une fois dehors, dans les locaux de Death Records, plus précisément, là où on presse les disques vinyle. Alors qu'il s'escrime à essayer de détruire la presse fabriquant le disque de la reprise de sa chanson, il est victime d'un accident, sa tête se prend dans la presse. Il sort, défiguré, atrocement blessé, du bâtiment, et tandis que les gardes armés lui tirent dessus, se jette dans le fleuve Hudson ; on le croit mort. Très peu de temps après, Swan s'apprête à ouvrir son nouveau night-club, le Paradise, et fait les derniers rôdages. Pendant les répétitions d'une chanson des Beach Bums, une bombe explose dans un des éléments du décor, une petite voiture. Immédiatement après, Swan (qui a assisté à l'incident), reçoit une visite dans son bureau : Winslow. Un Winslow qui se cache derrière un imposant masque type oiseau, masque ne cachant cependant pas totalement le fait que son visage est en partie détruit. Un Winslow arborant aussi une tenue avec cape, bien dans le ton des locaux (il s'est faufilé discrètement dans le Paradise et a raflé une tenue dans un dressing-room). Un Winslow devenu totalement muet suite à l'accident, et ivre de vengeance.

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I can give you the power to create, I'll make you somebody

Swan, qui le reconnaît illico, ne perd pas contenance et propose à Winslow un pacte : il bosse avec lui, réécrit sa cantate, la chantera, même, car Swan, avec un système de vocoder, va lui redonner une voix humaine (ironie de l'histoire, c'est la propre voix de Swan que Swan va donner à Winslow, quand celui-ci chantera...sa voix parlée, elle, sera une grossière imitation robotisée d'une voix humaine). Winslow exige de Swan qu'il engage Phoenix, la jeune chanteuse qui fut évincée du casting car elle refusait de coucher avec Swan. Swan accepte de lui donner une deuxième chance, et Winslow signe, ainsi, le contrat qui va le lier avec Swan. Le contrar, épais comme une Bible imprimée en police taille 97, est à signer avec la plus vieille encre du monde, le sang. Une fois le contrat signé, Swan enferme Winslow dans le petit studio, le force à écrire, composer, dans l'ombre. Ravagé par la colère et ivre de vengeance, sentant bien qu'il va sous peu se faire enfumer encore une fois, et plus que tout désireux de protéger Phoenix, Winslow fomente la deuxième partie de sa vengeance. Pendant ce temps, Swan engage un chanteur au look éffeminé et musclé en même temps, totalement glam, Beef (Biceps en VF, joué par Gerrit Graham, et doublé, pour le chant, par Ray Kennedy), à qui il veut donner un rôle prépondérant dans son nouveau spectacle pour le Paradise. Un choix qui n'est pas sans souverainement déplaire à Winslow. Arrive le temps de la première du Paradise...

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Tragique histoire de vengeance, d'honneur bafoué, d'amour aussi, Phantom Of The Paradise, on le voit, tient énormément au roman de Gaston Leroux cité plus haut. D'autres éléments font penser à Faust (le contrat), au roman de Wilde aussi. Je n'en ai pas parlé dans le résumé, mais Swan est lui aussi sous contrat, un contrat signé avec Qui-vous-savez et qui lui offre la jeunesse éternelle, c'est une vidéo de lui qui vieillira à sa place. Le Portrait De Dorian Gray, évidemment. Le film est assez dense, et le seul reproche que je peux lui trouver est de ne pas durer très longtemps : 90 minutes à peine, ça passe beaucoup trop vite ; mais on se console en se disant que rien n'est à jeter ici, aucun moment de flottement, ça va très vite. A peine le film démarré que Winslow est jeté de l'audition et piégé par des agents de police pour le moins à la solde de Swan ! Le film est interprété par quelques acteurs vraiment épatants, le regretté (mort en 2012) William Finley, le compositeur et producteur Paul Williams, Jessica Harper... Les autres acteurs, nettement moins connus, sont très bons, mention spéciale à Gerrit Graham, qui livre une composition hilarante dans le rôle de Beef/Biceps. Une fois n'est pas coutume, et même s'il vaut mieux, en règle générale, voir un film en VOST qu'en VF, notons que la VF du film est juste parfaite, ce qui est au final assez rare pour être signalé.

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Musicalement, c'est du grand art, la bande-son est parfaite, des chansons géniales (composées, toutes, par Williams, qui en chante quelques unes ; dans le film, c'est le Phantom qui les chante, pour l'histoire, avec la voix que Swan lui a offerte par des bidouillages de studio, et qui n'est, donc, autre que sa propre voix ; Swan, c'est pas un petit gagneur !). Citons, parmi les plus belles, Old Souls (chantée par Phoenix, et donc, Jessica Harper, une chanson que l'on entend deux fois de suite, en entier, dans le film !), The Hell Of It (chanson du générique de fin, un des meilleurs génériques de fin qui soient, je trouve) chantée par Williams, Phantom's Theme (Beauty And The Beast) chantée aussi par Williams, Life At Last chantée par Beef (voix de Ray Kennedy)...et Faust, version originale chantée par Finley, et une autre version, plus riche en production, par Williams (absente, sauf erreur de ma part, du film, sauf dans la scène où Swan fait les essais de voix pour le Phantom). La photographie est excellente, les décors et costumes sont chatoyants (on en prend plein la gueule), et le film est tellement rempli de scènes cultes qu'en réalité, tout ce qu'il contient l'est, culte, comme je l'ai dit en intro d'article. Notons, parmi les passages les plus marquants, l'évasion de Winslow et son accident dans la presse à disques ; la première apparition du Phantom, dans le bureau de Swan ; la signature du contrat ; les essais de voix du Phantom par Swan ; Beef se faisant agresser au débouche-chiottes, sous la douche, par le Phantom l'enjoignant fortement de ne pas chanter ce qu'il a écrit pour Phoenix ; le grand moment de Beef sur scène ; le Phantom assistant, anéanti, à la tentative aboutie de Swan pour séduire Phoenix ; et le final, dantesque. Soit un grand nombre de scènes. Et il y en à d'autres !

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My music is for Phoenix, only she can sing it ! Anyone else tries...dies !

Phantom Of The Paradise, même son titre est sublime, est un chef d'oeuvre. Visuellement sensationnel (j'ai toujours trouvé le look du Phantom grandiose, j'adorerais avoir une réplique grandeur nature de ce casque au design génial), musicalement d'enfer, ce melting-pot d'influences, cet opéra rock cinématographique est un des meilleurs opus de Brian De Palma qui, jamais plus, ne retrouvera cette dinguerie assumée, cette liberté. Par la suite, il livrera des oeuvres certes très fortes, mais plus conventionnelles, des films inspirés par Hitchcock (Obsession, Blow Out, Pulsions, Body Double, Femme Fatale), des adaptations de romans (Carrie Au Bal Du Diable, Le Dahlia Noir, Le Bûcher Des Vanités), des adaptations de séries TV (Les Incorruptibles, Mission : Impossible), des films de guerre (Outrages, Redacted), films noirs (L'Impasse, Scarface) et même un film de SF (Mission To Mars). Certains de ces films sont géniaux (Les Incorruptibles, Obsession, Blow Out, Carrie Au Bal Du Diable, L'Impasse, Scarface), d'autres sont nuls (Femme Fatale, Mission To Mars), d'autres assez moyens (Body Double, Pulsions, Redacted, Le Bûcher Des Vanités, Outrages, Furie), mais aucun, malgré des audaces visuelles (écran coupé en deux, etc, chose qu'il utilise déjà dans Phantom Of The Paradise), n'arrive à être aussi furieux, aussi libre et original que Phantom Of The Paradise, chef d'oeuvre rock'n'roll et orgiaque. Anyway, what difference does it make ? What choice do you have ?