untitled

Ne pas lire ceci si on n'a pas vu le film : risques de spoilers !

Ce film est l'unique incursion du réalisateur français Jean-Pierre Mocky dans le domaine du fantastique, même si un de ses précédents films (La Cité De L'Indicible Peur, avec Bourvil, Jean-Louis Barrault, Francis Blanche, Jacques Dufilho) abordait très légèrement le thème du surnaturel. Ce film est aussi un des Mocky les moins connus (sauf par les fans du réalisateur, dont je ne fais pas vraiment partie, et sauf par les fans de films décalés à la française, dont je fais partie), mais un de ceux dont le réalisateur turbulent peut être fier. En effet, ce n'est pas tous les jours d'un film comme celui-ci obtienne le Grand Prix du festival (aujourd'hui disparu, hélas, même si 'remplacé' par celui de Gérardmer) d'Avoriaz. C'était en 1981.

Comme dit dans la courte interview présente sur le DVD (boitier digipack en magnifique sépia, commun à tous les DVD de la série Mocky), le titre du film, Litan, vient du mot 'litanie'. Le sujet du film vient, dans un sens, d'une histoire que la grand-mère de Mocky lui racontait, enfant, pour lui flanquer les foies, comme quoi certaines personnes auraient été enterrées vivantes, comme quoi il n'y aurait pas que des cadavres dans les cimetieres, comme quoi, la nuit, ils sortiraient. Mais, en fin de compte, le sujet est bien plus complexe et élaboré que ça.

1192355788_j

Litan (dont le sous-titre est La Cité Des Spectres Verts, et qui est aussi connu sous le nom bien plus 'bisseux' de Les Voleurs De Visages) a été tourné en France, dans la région alpine, dans un village auquel la population a participé en guise de figurants, et dont le nom m'échappe. Mais si l'action se passe dans un décor de montagnes, ça pourrait tout aussi bien se passer en France qu'en Suisse, Italie, ou même dans les Balkans (le nom d'un des personnages, Böhr, est de consonnance assez balkanique, on pense à la Syldavie fictive des aventures de Tintin).

Le film est interprété (et là, le fameux dicton on n'est jamais aussi bien servi que par soi-même prend tout son sens !) par Jean-Pierre Mocky, Marie-José Nat dans les deux rôles principaux (Jock et Nora), mais aussi par celui qui signe la musique du film, Nino Ferrer, dans un rôle de scientifique assez trouble. Marisa Mocky (la compagne de l'époque du cinéaste ?) y joue le rôle de son assistante, et Roger Lumont, un commissaire de police borné. Dans des petits rôles, quelques trognes mockiennes, comme Dominique Zardi, dans le rôle (anonyme) d'un aliéné dans un asile. Comme je l'ai dit, les figurants sont amateurs, puisqu'il s'agit en grande partie de la population du village accueillant le tournage. Tournage qui, au départ, était prévu dêtre fait en deux fois, une version française et une version en anglais, pour l'exploitation internationale (Mocky a toujours vu grand). Les scènes étaient filmées deux fois, en français et en anglais, mais comme Marie-José Nat ne parlait que très mal la langue, et comme ça ralentissait, ça a vite été abandonné.

1192355693_a

L'histoire ? Un couple (Mocky et Nat) débarquent dans un petit bourg alpin (on va dire que ça se passe en France, pour faire plus simple) pour s'y installer. En fait, au moment où le film démarre, ça fait peut-être quelques jours ou semaines qu'ils sont installés. La ville, Litan, est en pleine effervescence, c'est le fête du village, la St Litan, moment où le village célèbre ses morts. Leur Toussaint, leur Halloween. Tous les habitants ou presque portent des masques étranges ressemblant fortement au visage de Fantomas dans les films de Hunnebelle avec Jean Marais et De Funès. Des fanfares parcourent les rues, des animations un peu partout, c'est la liesse.

C'est dans cette ambiance que Jock, alors qu'il travaille avec son ami Böhr (énigmatique), arrive sur les lieux d'un accident. Une jeune homme (un adolescent, en fait) tombe dans une crevasse rocailleuse, et manque de se noyer dans la rivière souterraine. Jock le récupère à la va-vite alors que le gosse commençait à suffoquer, et aperçoit d'étranges formes verdâtres (plutôt bleuâtres, en fait) dans l'eau. Il récupère donc le gosse, inanimé, comme dans le coma, comme amorphe. Pendant ce temps-là, Nora (sa femme) repousse les avances de Böhr. Jock arrive à temps, mais ne se doute de rien. Il conduit l'enfant à l'hopital, où il est remis entre les soins du docteur Julien, personnage énigmatique effectuant de curieuses recherches (Nino Ferrer). Jock, partant à la recherche de Böhr pour lui demander des explications au sujet de sa femme, le découvre, la gorge tranchée, dans la laverie de l'hopital. Il alerte la police, le commissaire arrive, mais plus rien, le corps (et les traces de sang) ont disparu. Ceci trouble profondément Jock.

1192355742_o

Pendant ce temps, d'étranges évênements arrivent dans la ville, des personnes disparaissent (un homme tombe dans un bac de lavage de peaux, dans une tannerie, et disparait littéralement comme si il avait été désintégré), et ces mystérieuses formes spectrales bleues/vertes rôdent partout. Ces formes sont les esprits des morts, qui prennent possession des vivants osant s'en approcher. On devine, progressivement que, à l'instar du Brigadoon du film éponyme de Minnelli, Litan est une ville gèrée par les morts, et que ces évênements ne sont provoqués que parce qu'un couple de vivants s'y est installé, troublant la paix et le secret de la ville. Dans chaque personne touchée par ces formes (tel l'ado du début du film), on distingue, dans les iris de leurs yeux, le visage du mort ayant pris possession du corps.

1192355661_z

Comme dans chaque film de Mocky dans lequel il a le rôle principal, ce dernier meurt à la fin. Comme un con, alors qu'il tente de s'échapper de la ville (devenue folle) avec sa femme en s'installant dans un cercueil vide pour s'en servir de barque, Jock tombe à l'eau. La scène finale montre l'église de Litan, avec un grand nombre d'habitants (dont Nora) en train de prier pour le salut de leurs âmes. Le curé (et pas malde personnes) portent des masques sépulcraux, et on distingue, dans la cornée de chaque personne, un visage de dfunt...et dans les yeux de Marie-José Nat, le visage de Mocky. Et le film s'achève sur la même musique qui a servi à l'ouvrir 1h25 plus tôt : une sorte de litanie...

Litan est un chef d'oeuvre absolu du fantastique. Un film poétique et onirique, décalé, à la limite du surréalisme, assez morbide et sinistre par moments, et purement grandiose. A voir, absolument, surtout que le DVD propose le film dans un état sublime.