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Spoilers...

Et c'est reparti pour un petit cycle sur la trilogie animalière ! Je m'explique : trois films réalisés par Dario Argento entre 1969 et 1971, ses trois premiers films en fait, et dont les titres ont tous un lien avec les animaux. J'avais abordé ces trois films il y à longtemps, dans le Moyen-Âge du blog, il était temps de les ressortir, d'en retirer la protection de plastique, et de les gonfler un peu avec de l'air, comme de bons vieux costards. Il était surtout temps de les refaire. Ces trois films (et après ce paragraphe je ne parlerai plus, ici, que du premier film, pour en savoir plus sur les autres, attendez les prochains articles, probablement demain et après-demain si tout va bien) sont tous du genre giallo. Vous savez bien, le giallo, ce sous-genre typiquement italien de polar, dont le nom est basé sur la couleur (jaune : 'giallo' en italien) des couverture des romans de ce genre, sorte de 'Série Noire' transalpine. Des polars angoissants en littérature de gare, qui ont donné des films angoissants, souvent de série B (pour quelques réussites majeures comme les Argento, combien de ratages ou de semi-ratages ? Bon, on a quand même de bons petits trucs comme Le Tueur A L'Orchidée d'Umberto Lenzi ou La Queue Du Scorpion de Sergio Martino dans le tas), des films qui sont toujours ou presque avec un tueur insaisissable vêtu de cuir ou d'un imper + chapeau + gants, doté d'une voix étrange quand il appelle ses victimes, victimes qui sont le plus souvent féminines, tuées à l'arme blanche, le tout quand elles sont court vêtues, ce qui apporte un peu d'érotisme à tout ce brol, et le tout avec des intrigues assez tordues, qui parfois font remonter de vieux souvenirs du passé aux protagonistes. Voyez le genre. 

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Dario Argento, un des maîtres du cinéma d'horreur transalpin (et du cinéma d'horreur des années 70/80, quelle que soit la nationalité), a commencé sa carrière comme scénariste (il a notamment collaboré, avec Bernardo Bertolucci, au scénario du Il Etait Une Fois Dans L'Ouest de Sergio Leone !). Cette expérience de co-scénariste sur ce film de Leone lui donne fortement envie de réaliser, et au cours de vacances en Tunisie, il lit le roman La Belle Et La Bête de Fredric Brown (The Screaming Mimi en titre original), un polar, qui a déjà été adapté au cinéma en 1958 avec Anita Ekberg. Il a envie de l'adapter à nouveau, mais les droits coûtent pompon, donc il va juste s'en inspirer pour un scénario qu'il écrit lui-même (de fait, le roman de Brown n'est pas crédité au générique). Ce premier film sort en 1970, et s'appelle L'Oiseau Au Plumage De Cristal (L'Uccello Dalle Piume Di Cristallo), et si vous vous demandez le pourquoi du comment de ce titre, c'est que soit vous n'avez jamais vu le film, soit vous l'avez vu il y à tellement longtemps que vous ne vous en souvenez plus, et dans un cas comme dans l'autre, comptez pas sur moi pour vous dire de quoi il s'agit. Le film existe en DVD, même s'il ne doit pas être aussi facile à choper qu'autrefois (j'ai eu l'autre jour une vision d'horreur en constatant que sur un site marchand français, Amazon pour ne pas le citer et je ne le citerai pas (ah ah ah), un vendeur le vendait 100 €, non mais sérieux - on doit pouvoir le trouver moins cher ailleurs ; moi, je m'en fous, je l'ai, mais je dis ça pour vous).

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Le film, en partie produit par la société Seda (Salvatore e Dario Argento), compagnie fondée par Argento et son père Salvatore (qui produira ou coproduira tous les Argento jusqu'à Ténèbres en 1982) et sortira donc en 1970. Il a été tourné en fin d'année 1969 à Pise, Naples et Rome et bénéficie d'une musique juste inoubliable signée du grand Ennio Morricone. Qu'Argento, alors assez peu connu et réalisateur pour la première fois, ait pu obtenir la collaboration de ce grand nom est assez impressionnant. Niveau casting, ce n'est pas aussi glorieux (enfin, pour un spectateur lambda non-italien, car peut-être que plusieurs des acteurs du film étaient très connus en Italie, mais dans le reste du monde...). Mais les acteurs sont bons (il est préférable de voir le film en VOST plutôt qu'en VF, même si le doublage n'est pas foncièrement hideux, mais c'est juste par principe). On a l'acteur américain (qui a fait une partie de sa carrière en Italie...) Tony Musante, accompagné d'Enrico Maria Salerno, Eva Renzi, Suzy Kendall, Umberto Raho, Mario Adorf, Raf Valenti et Giuseppe Castellano. Reggie Nalder, l'inoubliable vampire Barlow dans Les Vampires De Salem de Tobe Hooper, et tout aussi inoubliable tueur dans L'Homme Qui En Savait Trop de Hitchcock (deuxième version, de 1956), avec son visage de fouine si reconnaissable, joue, non crédité, dans le film, le temps d'une scène d'anthologie. Autre apparition d'anthologie, mais plus discrète : dans le film, les mains du tueur, quand on les voit en gros plan, sont celles de Dario Argento (dans la série on n'est jamais mieux servi que par soi-même). 

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L'histoire part d'un postulat d'une simplicité biblique : Sam Dalmas (Tony Musante), un écrivain américain installé à Rome afin d'y écrire un roman (et il y est parvenu), sur le point de rentrer au bercail avec sa fiancée Julia (Suzy Kendall), rentre, un soir, chez lui. Sur le chemin, il passe devant une galerie d'art, et, tournant la tête à ce moment-là, aperçoit, dans la galerie, deux silhouettes se battre : une jeune femme en train de se faire agresser par une silhouette vêtue de noir, en fait. La silhouette frappe la jeune femme et s'enfuit, la laissant allongée, ensanglantée, au sol. Sam se précipite, mais reste coincé dans le sas entre les deux longues vitres coulissantes de l'entrée de la galerie, impuissant devant la vision de la jeune femme, en train d'agoniser. Un passant a suffisamment de présence d'esprit pour appeler la police, et Sam, en tant que témoin, s'explique devant le commissaire Morosini (Enrico Maria Salerno), qui ne le suspecte pas particulièrement, mais lui prend quand même son passeport l'air de dire de ne pas trop s'éloigner de Rome pour les prochains jours. La jeune femme, qui travaille à la galerie, s'en sortira.

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Ce n'est pas le premier meurtre (ici, tentative) à Rome, mais une série, et Morosini n'a aucune piste pour traquer le tueur. Il espère bien que Dalmas pourra lui en dire un peu plus sur ses souvenirs oculaires de l'agression. Mais Sam, chez lui (un appartement minable dans un vieil immeuble promis à la destruction, et dont il est le seul occupant) a beau se refaire la scène dans sa tête, rien ne lui revient, même s'il a l'impression que quelque chose ne va pas dans ce qu'il a vu, mais il n'arrive pas à définir ce que c'est. On découvre une nouvelle victime du tueur, et parallèlement, Sam va, avec la bénédiction de la police, enquêter de son côté, fouillant dans l'entourage et le passé des précédentes victimes. L'une d'entre elles était vendeuse dans un magasin d'antiquités, et avait vendu, le jour de sa mort, un curieux tableau représentant une agression violente sur la neige, tableau dont Sam récupère une copie photographiée (un plan de l'appartement du tueur, dans la pénombre, peu après, indique que l'original est chez le tueur). 

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Au fur et à mesure qu'il enquête, Sam va recevoir des menaces de plus en plus poussées de la part du tueur : tentative d'agression ratée dans la rue, coups de téléphones impromptus et menaçants (l'un d'entre eux possède en fond sonore un curieux bruit que Sam confie à des spécialistes - son téléphone est mis sur écoute, l'appel a donc été enregistré - afin de savoir de quoi il s'agit, ça peut être un indice pour localiser l'appel), et un soir, un homme vêtu de jaune (Reggie Nalder), armé d'un revolver, le suit et tente de le tuer. Puis, alors qu'il est absenté pour son enquête, le tueur se rend chez lui et tente de pénétrer dans l'appartement, dans lequel Julia se planque, terrorisée... 

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Je vais m'arrêter là. Inutile de vous dire qui est le tueur, et quel est ce bruit étrange sur l'appel téléphonique, il vous faudra voir le film pour ça. L'Oiseau Au Plumage De Cristal (un des plus chouettes titres de films que je connaisse, il sonne franchement bien) est un chef d'oeuvre du genre, un des meilleurs films d'Argento et un des meilleurs gialli qui soit (même si Les Frissons De L'Angoisse, qu'Argento a réalisé en 1975, est pour moi le summum du giallo, et de Dario Argento, du moins dans sa version complète de 126 minutes). Le film joue à fond sur les faux-semblants, le regard est extrêmement important : quand Sam passe devant la galerie, au début du film, et y aperçoit, par inadvertance, l'agression, il la voit de loin, et le spectateur aussi, et des tas de détails manquent, ou sont mal vus, avant que, durant tout le film, des flashs ne reviennent hanter le héros (et le spectateur), avec à chaque fois des petits détails qui s'ajoutent, ou se modifient. Il est difficile, quasiment impossible, de résoudre le film avant d'en arriver à sa conclusion. Le scénario est inventif, bien qu'inspiré d'un roman noir.

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Les acteurs sont bons, certains seconds rôles (l'antiquaire efféminé qui drague Dalmas, le proxénète bègue qui le renseigne du parloir de sa prison - une des victimes était prostituée - ou le peintre solitaire, bougon et grand amateur de chats) sont assez drôles, ce qui apporte de la légèreté à un film majoritairement sombre, aux scènes de crimes assez brutales et sanglantes (enfin, pas de gros plans sur le couteau qui rentre dans la chair quand même : le film date de 1970 je le rappelle), suffisamment pour qu'il reste interdit aux moins de 12 ans. La musique de Morricone est à tomber par terre sur du verre  pilé et à se relever pour recommencer tout en chantant du M. Pokora en verlan serbo-croate en même temps. Oui, elle est belle à ce point. Elle est sublime (thème principal, en vocalises), parfois inquiétante (les la, la...la, la... enfantins agrémentés de dissonnances, lors des scènes de remémorance de l'agression, ou lors des scènes de pur suspense). Du pur Morricone, qui signera aussi la bande-son des deux autres volets de la trilogie animalière. 

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Le tableau

Inventif, obsessionnel, hitchcockien, L'Oiseau Au Plumage De Cristal est un régal absolu qui ravira les amateurs de thrillers et d'intrigues alambiquées, les personnages troubles, les ambiances étranges, les faux-semblants, les détails qui clochent ou qui manquent pour compléter le puzzle... bref, les gialli. Ce coup d'essai d'Argento est un coup de maître, difficile de se dire que c'est son premier film tant il est maîtrisé. A sa sortie, le film (dont le seul défaut pour moi est sa courte durée : 90 minutes) sera un succès commercial, aussi bien en Italie (il y lancera la mode du giallo, un nombre hallucinant de films de ce genre, et aux titres souvent alambiqués, sortiront entre 1970 et 1971, au point que quant Argento sortira le dernier volet de sa trilogie, le genre sera déjà quasiment dépassé) qu'aux USA, chose assez rare pour une petite production italienne. Ca reste un des meilleurs films de son époque, et donc un des meilleurs Argento, à voir à tout prix.