Mes films de chevet...

21 octobre 2017

La valse des fédoras

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Spoilers...

Les frères Coen ont démarré leur carrière, en 1984, avec un coup d'éclat : Sang Pour Sang (connu aussi sous son titre original : Blood Simple), un polar à l'humour corrosif devenu rapidement culte en dépit d'un résultat décevant au box-office. Leur film suivant, en 1986, une comédie déjantée avec Nicolas Cage et John Goodman, Arizona Junior, ne marchera pas super fort non plus, mais est un film positivement hilarant, un vrai cartoon filmé à l'ambiance survoltée et décomplexée. Cage y prouvait qu'il peut être vraiment drôle quand il le veut bien (et ici, de manière volontaire, le film étant une comédie ; par la suite, il sera franchement drôle dans des films tels que le remake du Wicker Man, ou USS Indianapolis, sans oublier Ghost Rider, mais là, c'était, hélas pour lui, involontaire). Après ces deux films vraiment réussis mais n'ayant pas affolé la baraque hollywoodienne, on n'attendait pas grand chose des frangins du Minnesota. Fataléreur. En 1990, avec un casting de dingues (Albert Finney, Gabriel Byrne, les futurs fidèles coeniens John Turturro, Jon Polito et Steve Buscemi, J.E. Freeman, Marcia Gay Harden...), Joel et Ethan réalisent leur troisième film, un film qui sera, pendant son écriture, la source de leur film suivant, Barton Fink (qui obtiendra la Palme d'Or à Cannes en 1991). En effet, pendant l'écriture du film, il souffriront quelque peu d'une panne d'écriture, et ce petit problème, rapidement résolu, leur donnera l'idée initiale de Barton Fink, qui parle d'un auteur de théâtre peinant à écrire un scénario de film sur un sujet ne l'intéressant pas du tout. Et ça sera la consécration.

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Mais comme je l'ai dit, un an avant, il sortiront leur troisième film, celui-ci, qui s'appelle Miller's Crossing. Ce film est, après Sang Pour Sang, le deuxième film noir des Coen, et il est, à bien des aspects, plus réussi et abouti que lui (je ne retire rien à Sang Pour Sang, c'est un petit classique), et il se passe durant la sacro-sainte période adorée des films noirs, la Prohibition, dans une relativement grande ville américaine qui n'est pas citée (une partie du film a été tournée à la Nouvelle-Orléans, mais le film pourrait aussi bien se passer à Chicago, Boston, Detroit ou Minneapolis pour ce que j'en sais et ce que ça compte). Comme je l'ai dit, plusieurs acteurs du film sont ou seront des habitués des frangins Coen : Turturro, Polito, Buscemi. Ici, ils interprètent tous ou presque leur premier rôle dans un film des Coen (à noter que Frances McDormand, autre actrice fétiche du duo, et femme de Joel, joue un tout petit rôle, celui de la secrétaire du Maire, dans une scène très courte pour laquelle elle n'est pas créditée ; et que le réalisateur Sam Raimi joue un rôle minuscule, celui d'un flic se faisant flinguer à la mitraillette juste après avoir rigolé comme un golio et abattu un gangster).

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Une grande ville ricaine, pendant la Prohibition, donc. Leo O'Bannion (Albert Finney) est un caïd de la pègre irlandaise, et il dirige non seulement un gigantesque gang, mais aussi, officieusement, la ville entière, il a la police et le Maire à ses pieds (pots-de-vins, magouilles diverses, etc). Il est assisté de son fidèle conseiller  Tommy Reagan (Gabriel Byrne). Un chef de gang ennemi, Johnny Caspar (Jon Polito), un Italien, vient un jour le voir (accompagné de son bras droit, Eddie le Danois - J.E. Freeman) pour lui dire de stopper son soutien à Bernie Bernbaum (John Turturro), un petit arnaqueur juif qui lui a fait perdre beaucoup, beaucoup d'argent dans des histoires de paris hippiques truqués. Leo refuse de lâcher Bernbaum (une des raisons, inavouables à Caspar, est que la soeur de Bernbaum, Verna - Marcia Gay Harden - est la fiancée de Leo !), et Caspar s'énerve et avertit Leo qu'il va tuer Bernie, que ça plaise ou non à Leo. Leo demande à Tommy de veiller à ce que Bernie se fasse discret. La mort de Bernie, tué par Caspar, pourrait entraîner une guerre des gangs.

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Leo ne sait pas que Verna le trompe avec Tom, et quand il va l'apprendre, il va le lâcher. Meurtri dans son amour-propre, Tommy va rejoindre les rangs de Caspar, qui va lui demander, en guise de ticket d'entrée, de lui dire où est Bernie. Tommy le fait. Caspar lui demande de le tuer. Tommy le fait...officiellement. En réalité, alors qu'il emmène Bernie à Miller's Crossing (un carrefour paumé en pleine forêt, apparemment un lieu habituel pour se débarrasser des gêneurs) afin de le tuer, il lui laisse la vie sauve, par pitié. Geste qui va probablement lui risquer de gros ennuis de la part des hommes de Caspar (Eddie le Danois notamment), sans parler de Leo, qui ne lui pardonne pas d'aller dans le camp adverse...

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Miller's Crossing est un régal de film noir à la sauce Coen. Moins drôle que la majeure partie de leurs films (même No Country For Old Men, très violent et sombre, contient une bonne tranche d'humour noir), le film est superbement interprété par des acteurs de talent, comme Byrne, Turturro (qui a peu de scènes, mais toutes sont excellentes, c'est la révélation du film ; loin d'être son premier film, Miller's Crossing est probablement son premier grand rôle), Finney et Polito, juste génial en caïd de la mafia italienne. La musique de Carter Burwell (autre fidèle des Coen) est étonnante, assez calme, presque du classique, assez reposante et même poétique elle n'est pas vraiment le genre de musique qu'on s'attendrait à entendre dans un film noir. La réalisation est efficace, et le scénario accumule les rebondissements, les trahisons, et fait la part belle aux...chapeaux ! On notera que l'immeuble dans lequel vit Tommy est nommé Barton Arms, et que le film suivant des Coen (écrit en partie durant le tournage et la production de Miller's Crossing) sera Barton Fink. Peut-être que le nom du personnage principal de leur film (interprété brillamment par Turturro), qui obtiendra la Palme d'Or en 1991, vient de là ? Ou pas ? Pur en revenir à Miller's Crossing, c'est un des meilleurs films du duo, à défaut d'être un de leurs plus onnus (il sera un échec commercial à sa sortie, mais obtiendra de bonnes critiques). 


20 octobre 2017

La course au mélo

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Spoilers !

Un fan d'Al Pacino se doit de voir tous les films de ce grand acteur. Les classiques comme les films mineurs. Concernant ce film, je ne sais pas trop où le foutre : film mineur, accident dans sa carrière, ou classique méconnu et quelque peu oublié ? Quelque part, et malgré qu'il ait été tourné essentiellement en Italie (non loin du lac de Côme), ce film est aussi un peu une sorte de film français pour Al Pacino : pas mal d'acteurs de second plan, ici, sont français, ou francophones : Anny Duperey, André Valardy, Gérard Hernandez, Féodor Atkine, sans oublier l'actrice principale, hélvète francophone : Marthe Keller. Marthe Keller qui, durant le tournage du film, s'entendra si bien avec Pacino que les deux vivront quelques temps ensemble et ont toujours beaucoup d'affection réciproque. Ce film, réalisé par Sydney Pollack, est une libre adaptation d'un roman de l'Allemand Erich Maria Remarque Le Ciel N'A Pas De Préférés, datant de 1961. Il a été renommé du nom du personnage principal du film (lequel ne s'appelle pas ainsi dans le roman : comme je l'ai dit, le film l'adapte assez librement), autrement dit, Bobby Deerfield

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A sa sortie, le film sera assassiné par la presse en rut (et à l'heure actuelle, le film n'est toujours pas réhabilité, si on peut dire, les critiques sont toujours assez dures à son sujet) qui le qualifiera de mélodrame surchargé avec une intrigue cousue de fil blanc et des acteurs qui en font un peu trop dans le pathos. Comme je l'ai dit plus haut, je ne sais pas vraiment comment classifier le film : un navet, un film sous-estimé (au final, c'est dans cette catégorie que je classe le film), une honnête production qui, dans la filmographie de Pacino, ne ressemble à aucun autre de ses films ? Force est de constater que si vous aimez les gros mélos à la Love Story d'Arthur Hiller (l'histoire est, malgré des différences, sensiblement la même, aussi tragique), vous allez surkiffer ce film. Mais si vous avez un taux de cholestérol assez élevé, évitez de regarder Bobby Deerfield sous peine de faire une attaque. Niveau acteurs, outre Pacino, Marthe Keller, Anny Duperey et Gérard Hernandez, on a aussi Romolo Valli, Walter McGinn, Jaime Sanchez, Norm Nielsen, Stephan Meldegg et Antonino Faa Di Bruno. Il faudra attendre 2008 pour que le film sorte en DVD (pour les USA, en tout cas, car en 2006, le DVD était déjà commercialisé en France, par Warner, et il n'est pas difficile à trouver).

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Bobby Deerfield (Al Pacino) est un champion de course automobile, un pilote de Formule 1 (vous vous en doutez, ce n'est pas Pacino qui a tourné les quelques scènes de course du film, mais une doublure, un vrai pilote qui, hélas pour lui, est mort dans un accident d'avion en 1977, avant la sortie du film, qui lui est dédié : José Carlos Pace). L'homme est calculateur, cynique, solitaire, il est obsédé par le contrôle, recherche la moindre faille, la moindre erreur, afin de faire la course la plus parfaite possible. Un peu comme le vrai pilote Niki Lauda, qui était (il est toujours vivant) un vrai obsédé de la perfection. Un jour, au cours d'un Grand Prix, Bobby assiste impuissant à une collision violente au cours de laquelle un de ses concurrents est sérieusement blessé, et un membre de son équipe est, lui, tué. Ce drame va toucher Bobby qui va dès lors se mettre à penser à la mort, qui, sur une course de F1, peut survenir à tout moment, la vitesse des voitures entraînant évidemment des collision d'une rare violence. En rendant visite au survivant du crash à l'hôpital, Bobby va faire la connaissance de Lilian (Marthe Keller), une jeune femme dont il va tomber amoureux. Lilian est atteinte de leucémie, ses jours sont comptés, et elle entend bien vivre le peu qu'il lui reste à fond la caisse, pour ne rien avoir à regretter...

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Hé oui, le film est un bon gros mélo bien dégoulinant de gros sentiments (ceci dit, on accusera quand même le film d'être un monument de cynisme par moments), et il est difficile de le regarder de bout en bout sans avoir envie, parfois, de rire tant les violons sont sortis et tant les ressorts du scénario grincent comme un vieux lit récupéré dans un vide-grenier de la Creuse un dimanche pluvieux. Al Pacino et Marthe Keller sont cependant corrects, surtout Keller (Pacino n'est pas super convaincant en pilote de F1, on sent bien qu'il ne s'est pas vraiment mis dans la peau d'un pilote, ce n'est pas Steve McQueen dans Le Mans, qui pilotait lui-même sa voiture, et faisait des courses dans la vraie vie), et la réalisation de Sydney Pollack est très bonne, on parle de Pollack. Mais c'est ce même Pollack qui, à la sortie du film, sera qualifié de réalisateur ayant eu une crise cardiaque artistique quand il a tourné Bobby Deerfield. Vraiment, ce film a été très mal accueilli à sa sortie, et je ne sais pas trop ce qu'en pense Pacino maintenant, mais s'il n'a pas renié ce film, c'est parce que c'est pendant son tournage qu'il a rencontré Marthe Keller. Bref, ça doit quand même être un bon souvenir pour lui, meilleur que le Cruising de Friedkin (dans lequel, en 1980, il joua un flic infiltré dans la communauté gay/SM afin d'élucider une série de meurtres), qu'il a renié ! Pour finir, ce film est inégal et dégoulinant de mièvrerie, mais si vous aimez Pacino, ça reste à voir par curiosité. Et avec indulgence. Et sans avoir picolé avant ! Je parle d'expérience...car avec une paire de screwdrivers (vodka-orange) dans le gosier, ce fut épique.

19 octobre 2017

Les traces du passé

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Spoilers...

Je ne sais pas si vous connaissez Caryl Férey, mais cet écrivain, français (et même breton !), a signé quelques polars vraiment bluffants : Mapuche, Condor et, en 2008, Zulu, qui obtiendra un grand succès et sera adapté au cinéma en 2013. Oui, par le biais de ce film que j'aborde aujourd'hui. Zulu est un film réalisé par Jérôme Salle, et scénarisé par Salle et Julien Rappeneau d'après le roman de Férey, et il s'agit d'une coproduction entre la France et l'Afrique du Sud, tournée en anglais et en Afrique du Sud, avec des acteurs anglophones. Etant donné que l'action du roman se situe en Afrique du Sud avec des personnages locaux, ce n'est vraiment pas plus mal. Le film devait à la base être interprété par Djimon Hounsou et Orlando Bloom. Si Bloom a conservé son rôle, Hounsou (vu dans Gladiator, Amistad, Blood Diamond) a été remplacé par Forest Whitaker, et malgré que Hounsou soit un très bon acteur, je suis vraiment content que ça soit, au final, Whitaker qui ait obtenu le rôle (pour quelle raison ce remplacement, je ne sais pas), car c'est un acteur exceptionnel qui est, la majeure partie du temps, un indéniable atout pour les films dans lesquels il joue. Imaginez Le Dernier Roi D'Ecosse avec un autre acteur que lui dans le rôle d'Amin Dada : personnellement, j'ai du mal, tant il a crevé l'écran dans ce film de 2006 !

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Les autres acteurs du film sont notamment Sven Ruygrok, Conrad Kemp, Adrian Galley, Inge Beckmann et Tinarie Van Wykk-Loots, autrement dit, pas des acteurs et actrices connu(e)s. Beaucoup ont des noms à consonnance néerlandaise, il s'agit d'acteurs sud-africains, afrikaners. Comme je l'ai dit, l'action du film (et du roman, qui à sa sortie, a reçu quelques prix littéraires) se situe exclusivement en Afrique du Sud, et fait référence à un projet secret-défense que le gouvernement de l'Apartheid a organisé, le Projet Coast, consistant en l'armement en armes biologiques et chimiques du pays. L'objectif était, on s'en doute, d'utiliser ces armes biologiques contre les révoltes Noires du pays. Ce projet fut découvert après la fin du régime. Le film ne parle pas que de ça, c'est essentiellement la traque d'un tueur. A sa sortie, le film sera très bien accueilli par la presse et marchera bien, et il obtiendra le Prix Jacques-Deray du film policier français. C'est également ce film qui, au Festival de Cannes 2013, sera projeté en clôture du festival (hors-compétition). 

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L'action se passe en 2013, en Afrique du Sud donc (au Cap), après un prologue se passant plusieurs dizaines d'années plus tôt, et dans lequel on voit un gamin noir assister, caché, à une scène qui va le traumatiser toute sa vie durant : son père, se faisant torturer par des Blancs, qui le garottent. Un des hommes aperçoit le gamin, qui s'enfuit. Le gamin, plusieurs dizaines d'années plus tard, deviendra policier, et il s'agit d'Ali Sokhela (Forest Whitaker), lequel est le chef de la police criminelle. L'atroce scène vue dans son enfance l'a traumatisé à vie et il souffre de problèmes psychologiques (des flashes douloureux, une très forte tendance à ne pas vraiment faire confiance aux Blancs, malgré que le pays ait été unifié). On le charge d'enquêter sur le meutre d'une jeune étudiante, enquête qu'il va mener en compagnie d'un jeune flic Blanc au comportement un peu borderline, Brian Epkeen (Orlando Bloom), à la vie privée un peu chaotique. Leur enquête va les mener sur un trafic de drogue (une nouvelle drogue, très dangereuse), mais va obliquer, peu à peu, sur une étrange et sinistre affaire ayant eu lieu au cours des sombres heures de l'Apartheid : un dossier secret concernant un projet d'armement chimique du gouvernement ségrégationniste de l'époque, en vue de l'utiliser contre les révoltés Noirs...

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Scénario impeccable (ceci dit, le roman est encore meilleur, comme souvent), réalisation très correcte de Jérôme Salle (également réalisateur de L'Odyssée et des deux Largo Winch, notamment), interprétation ultra efficace du duo Whitaker/Bloom (Whitaker est génial comme à son habitude, et Bloom est nettement meilleur que dans la majeure partie de ses films, ceux adaptés de Tolkien exceptés, il y campe en effet un Legolas inoubliable), Zulu, qui a été renommé City Of Violence en Afrique du Sud, est un excellent thriller à voir à tout prix si vous aimez ce genre cinématographique. Cette histoire de meurtre et de trafic qui vire ensuite au complot politique et aux secrets inavouables (les deux flics, tout du long de leur enquête, remuent la merde, ce qui n'est pas sans incidents) est vraiment une très très bonne surprise !

18 octobre 2017

Little Child, Running Wild

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Spoilers...

Il y à des mots qui, direct, vous replongent dans les glorieuses années 70 (que je n'ai pas connues, hélas, j'aurais tant aimé êtré né dans les années 50 et vivre tout ça en direct !). "Blaxploitation" en est un parmi tant d'autres. Ce sous-genre cinématographique typiquement américain, et encore plus typiquement new-yorkais (une grande partie des films de blaxploitation se passent à Harlem), a eu son heure de gloire de 1970 à environ 1978. De quoi s'agit-il ? De films faits par et pour les Blacks. Ségrégation raciale ? Absolument pas. Au contraire : destinés initialement au public afro-américain en vue de lui regonfler un peu l'image, de les revaloriser (Say it loud ! I'm Black and I'm proud ! comme le chantait Jaaaaaaames Brown) et de balancer aussi quelques vérités bien senties sur les p'tits culs-blancs en même temps, ces films ont assez rapidement contaminé tout le monde. Blacks, Blancs, tout le monde a regardé, en salles, les films de blaxploitation, qui sont devenus un vrai phénomène de société et, pour certains de ces films, des oeuvres cultes. Les Nuits Rouges De Harlem (alias Shaft) en 1971, avec sa fameuse musique signée Isaac Hayes, en est un. Coffy, La Panthère Noire De Harlem, en 1973, avec Pam Jackie Brown Grier, en est un autre. Truck Turner, en 1974, avec Isaac Hayes lui-même, en est encore un. Sans oublier la matrice originelle, si on peut dire : Sweet Sweetback's Baadasssss Song, 1971), réalisé et interprété par Melvin Van Peebles, film culte s'il en est.

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En 1972, un film, paumé à l'époque dans l'incroyable vague blaxploitation (je ne sais pas au juste combien de films ont été faits dans ce courant cinématographique assez limité - intrigues qui, souvent, tournaient autour de la came, des putes, de Harlem, de guerre des gangs, de policiers corrompus et répressifs - et Blancs, évidemment - et d'anti-héros) est sorti et est aujourd'hui considéré comme un vrai flm culte. Mais, chose amusante, sa bande-son, signée du grand Curtis Mayfield (ex des Impressions), est encore plus connue que le film lui-même (à noter que Mayfield et son backing-band apparaissent dans le film, en train de jouer) : Superfly. Ou Super Fly, ça dépend de l'orthographe. Réalisé par Gordon Parks (le même qui a réalisé Les Nuits Rouges De Harlem et sa première suite Les Nouveaux Exploits De Shaft) et interprété par Ron O'Neal, Julius Harris, Carl Lee, Sheila Frazier, Charles McGregor et avec donc Curtis Mayfield et ses musiciens (Master Henry Gibson, Lucky Scott, Tyrone McCullough et Craig McMullen), le film est un pur produit de la blaxploitation et un de ses plus beaux représentants. Ce courant cinématographique ayant le plus souvent été l'objet de films médiocres (mal réalisés et interprétés, aux intrigues banales et redondantes, à la violence surmultipliée et éhontée, aux clichés abondants), sans parler de nanars tels que Blacula et Blackenstein (véridiques, ces deux films d'horreur ont bien été faits !), un film tel que Superfly, malgré des défauts, est une des exceptions, avec le premier Shaft et le film originel de Melvin Van Peebles.

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L'action se passe à New York, quartier de Harlem. Youngbood Priest (Ron O'Neal) est un trafiquant de drogue, spécialisé dans la cocaïne. Sentant bien que sa vie serait meilleure sans tout ça, il a une envie pressante, celle de quitter ce milieu pourri et dangereux. Mais il lui faut trouver suffisamment d'argent pour pouvoir réussir à refaire sa vie, et il ne se sent pas spécialement prêt et chaud pour un boulot régulier qui, pourtant, lui assurerait un peu d'argent. Mais son style de vie est tellement élevé (la drogue, mine de rien, ça rapporte, quand on évite la prison), il conçoit un plan afin de vendre 30 kilos de cocaïne afin de s'assurer un peu de confort en attendant de trouver un boulot qui lui convienne vraiment (il est, de plus, conscient que son passé de délinquant pourrait être un frein pour d'éventuels recruteurs ; ce mec est loin d'être con, hein ?). Youngblood Priest va rencontrer diverses difficultés, provenant aussi bien de ses amis (trahisons en tous genres) que de la police (corruption, magouilles...). La vie est dure !

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Ce résumé rapide et quelque peu ironique (histoire de montrer à quel point l'intrigue est banale, remplie de clichés ; ceci dit, les rappeurs gangstas américains des années 80 à maintenant, NWA, Snoop Dogg, 50 Cent, etc, ont tout piqué aux films de blaxploitation) du film ne donne peut-être pas spécialement envie de le voir ou le revoir. Mais je peux vous assurer que ce film, malgré des défauts (son scénario assez moyen et rempli de poncifs en est un ; son interprétation aléatoire, Ron O'Neal étant correct mais les autres acteurs, c'est fluctuant, en est un autre), est un petit régal de polar 70's made in Harlem, avec, de plus, une bande originale absolument gigantesque. Oui, c'est un fait, la bande-son est nettement plus connue que le film, ce qui est un cas rarissime dans l'histoire de la bande-originale de film. Mais les chansons du film ("Super Fly", "Little Child, Running Wild", "Pusherman") sont parfaites, interprétées par un Mayfield (et sa voix aigrelette et aigüe) en état de grâce. Superfly, le film, est lui un peu daté, un peu inégal, mais reste un très bon film de blaxploitation, un des meilleurs du genre même, et un fan de cinéma d'exploitation se doit de le voir au moins une fois !

17 octobre 2017

Crapules de bas-étage en manteaux jaunes

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Spoilers !

Publié en 1999 (en 2001 chez nous), Coeurs Perdus En Atlantide est un des plus beaux livres de Stephen King. Un des plus particuliers, aussi, car il est à la fois un roman et un recueil de nouvelles. Le livre est découpé en plusieurs parties (les deux premières sont de loin les meilleures et les plus longues) qui regroupent les mêmes personnages, au fil des années, de 1960 à 1999. Avec ce livre (que je considère plus comme un roman que comme un recueil), King aborde les années 60, aussi bien pour ce qui est de la vie de tous les jours quand on est enfant (il est né en 1947, il était donc ado dans les années 60) que toute la période contestataire de a seconde moitié de la décennie (la seconde histoire, ma préférée, et qui porte le même titre que le livre, se passe dans une université en 1966). Il semblait inévitable, malgré la relative complexité de l'ensemble (un roman choral et à tiroirs), que tôt ou tard, on en fasse un film. Ce fut fait en 2001 (2002 pour la sortie française) avec ce film de Scott Hicks, le réalisateur de Shine et de La Neige Tombait Sur Les Cèdres. Abordant deux des histoires du roman (hélas, l'histoire-titre, qui se passe à l'université, et qui a ma préférence, n'a pas été adaptée), ce film, qui porte évidemment le même titre malgré que l'explication du titre se trouve dans la seconde histoire et que, donc, cette seconde histoire n'est pas dans le film, est interprété par Anthony Hopkins, Anton Yelchin (dans un de ses premiers rôles, cet acteur est hélas mort en 2016, à l'âge de 27 ans, dans un stupide accident incluant sa voiture), Hope Davis, David Morse, Mika Boorem, Tom Bower et Alan Tudyk. Voici donc Coeurs Perdus En Atlantide

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Vous n'avez pas trop entendu parler de ce film ? C'est à peu près normal : mal accueilli à sa sortie (des critiques pour le moins mitigées), il sera un bide commercial et est retombé dans l'oubli. Il n'empêche qu'Anton Yelchin a remporté le Young Artist Award pour son rôle. Produit par Castle Rock Entertainment (société de production fondée par Rob Reiner, et qui a produit pas mal d'adaptations de l'univers de King ((le nom de Castle Rock est à la base celui d'une ville fictive du Maine dans laquelle se passent plusieurs romans de King), le film est scénarisé par William Goldman (qui avait déjà signé le scénario adapté pour le film Misery de Reiner, d'après King, et signera un autre scénario adapté de King, Dreamcatcher, de Lawrence Kasdan), et dure, dans les souvenirs, dans les 95 minutes, autrement dit, vraiment pas très long. Je me souviens, au moment de voir ce film (pas en salles à l'époque, mais en DVD au moment de sa sortie), d'avoir été interloqué, et pas en bien vous pouvez me croire, par sa durée. Je savais qu'il n'adaptait pas tout le roman (qui dépasse joyeusement les 500 pages en grand format), mais quand même, je trouvais ça vraiment court. Je le trouve toujours. Et je sais que vous vous demandez pourquoi j'ai appelé ainsi mon article sur le film, mais si vous vous demandez ça, c'est que vous n'avez pas lu le livre ; j'ai tout simplement repris le titre de la première histoire, celle qui représente la majeure partie du film.

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De nos jours. Bobby Garfield (David Morse) est de retour dans la ville de son enfance, afin d'assister à l'enterrement de John "Sully" Sullivan, un de ses amis d'enfance. Il se souvient de son passé. Retour en 1960. Lui (Anton Yelchin le joue enfant) et ses deux amis Sully (Will Rothhaar) et Carol Gerber (Mika Boorem) passaient leur temps à jouer, aller au cinéma, et, un jour, firent la connaissance de Ted Brautigan (Anthony Hopkins), un vieil homme paisible et lettré venu s'installer dans l'immeuble où vivait Bobby et sa mère célibataire Elizabeth (Hope Davis). Entre Bobby et Ted (qui va le prendre sous son aile), une profonde amitié va naître, assez rapidement. Le père de Bobby est probablement mort, et pour lui, Ted va devenir comme une sorte de père spirituel. Très vite, il va s'avérer que Ted possède quelques dons psychiques (télékinésie), et que c'est en partie à cause de ces dons que Ted est arrivé dans cette ville sans histoires et sans grand intérêt (qui, dans le roman, se situe dans le Connecticut, Etat dans lequel King, enfant, a vécu en compagnie de son frère et de leur mère célibataire). Ted, en échange d'un dollar par semaine, demande à Bobby de lui lire le journal à haute voix et de surveiller s'il n'y aurait pas, dans le coin, des hommes étranges en manteaux, ou bien des annonces curieuses sur les murs et poteaux, concernant des disparitions d'animaux de compagnie...

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Le film est une adaptation infidèle car incomplète du roman, mais malgré cela, reste tout de même un bon moment, même s'il ne faut pas en attendre grand chose. La réalisation de Scott Hicks est anodine, le scénario de Goldman respecte assez bien (mais pas totalement) l'histoire servant de base au film (mais il y à beaucoup plus de surnaturel, et notamment des allusions au cycle de La Tour Sombre, dans le roman, effacées du scénario ; Brautigan est un des Briseurs de Rayons, et apparaît dans le septième et ultime tome de la saga de Stephen King). En revanche, rien à dire pour ce qui est de l'interprétation : Anton Yelchin est remarquable (comme je l'ai dit plus haut, il obtiendra un prix pour son rôle), et  Anthony Hopkins et David Morse sont, comme toujours, parfaits. Coeurs Perdus En Atlantide n'en demeure pas moins une déception pour un fan de King, et surtout si on a lu le roman (et si vous n'avez pas lu le livre, et que vous le lisez après le visionnage du film, vous serez très certainement déçu, rétrospectivement, du film en le comparant au livre), mais je ne pense pas non plus que ça soit une merde. Dans les adaptations de King, il y à bien évidemment des films bien plus réussis que lui, mais on trouve aussi de vrais ratages, à côté desquels ce film de Scott Hicks passerait presque pour un monument. Bref, à voir, au moins une fois.


16 octobre 2017

Métaphysique de l'enfer

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SPOILERS !!

Vous ne sauriez imaginer ma joie quand j'ai appris, en 2015, la sortie DVD (et Blu-ray) de ce film. J'ai crevé le plafond, j'ai hululé de joie, j'ai pissé partout, ce fut un grand moment...j'étais heureux, quoi. Quelques mois plus tôt, le film repassait, pour la première fois depuis la bataille d'Hastings, à la TV, sur Arte, en version restaurée, et je me suis dit que, niveau DVD, ça sentait bon la future sortie. J'aurais du parier avec mes collègues d'alors, j'aurais gagné, assurément, sauf s'il avait fallu donner une date précise pour la sortie. Ce film, Le Convoi De La Peur, alias Sorcerer pour son titre original qui est aujourd'hui quasiment son titre officiel tous pays confondus, date de 1977, il a donc 40 ans cette année. C'est un film de William Friedkin, et c'est très certainement son meilleur, son chef d'oeuvre, son monument. Beaucoup de critiques cinéma, de fans, pensent ainsi (même si, pour beaucoup de critiques cinéma professionnels, ce ne fut pas le cas à la sortie du film), je pense ainsi, et Friedkin lui-même estime que, de tous ses films, c'est le seul dont il ne retirerait aucune image, aucune scène, un film qu'il referait exactement à l'identique s'il devait le refaire. Bref, celui dont il est le plus fier, le plus proche. Son meilleur, quoi. En ce qui me concerne, si je devais  établir une liste de mes films préférés, je veux dire mes préférés ABSOLUS, Sorcerer serait classé deuxième derrière La Montagne Sacrée d'Alejandro Jodorowsky. Et il n'y aurait pas beaucoup d'écart entre eux !

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Ce film est un remake, celui du Salaire De La Peur de Clouzot (1953), et par la même occasion une deuxième adaptation du roman du même nom écrit par Georges Arnaud. Il paraît que lorsque Friedkin a rencontré Clouzot pour lui demander l'autorisation de faire un remake du film (il a aussi rencontré Georges Arnaud, auteur du roman, qui a accepté illico, ayant une dent contre Clouzot depuis des années), il lui aurait promis de ne pas le réussir aussi bien que Clouzot avait réussi le sien (Friedkin, grand amateur de Clouzot et de son film, qui l'a marqué adolescent, n'estime pourtant pas que Le Salaire De La Peur soit le meilleur de Clouzot) ! A l'époque où il met en chantier son film, Friedkin sort de deux cartons au box-office : French Connection en 1971, L'Exorciste en 1973. Quand un réalisateur aligne, de suite, et en deux ans d'écart, deux films aussi parfaits dans leurs genres, c'est un peu carte blanche (en français dans le texte) à Hollywood. De la même manière qu'on a laissé Boorman faire Zardoz après son succès avec Délivrance, on a laissé Friedkin mettre en projet ce film qui, pourtant, sur le papier, sonne furieusement infaisable. Refusant absolument que son film ne sonne pas vrai (un reproche à faire au film de Clouzot, c'est d'avoir tourné le film en Provence, alors qu'il est censé se passer au Guatemala ; mais Clouzot n'avait pas le budget et les moyens techniques nécessaires pour aller tourner là-bas, évidemment ; mais il n'empêche qu'il est difficile de prendre les carrières de pierres provençales pour un décor sud-américain...), Friedkin entend bien tourner là où ça se passe, bon Dieu de merde. C'est ainsi que le film a été tourné dans la jungle (en République Dominicaine ; au départ, ça devait être en Equateur), mais aussi, pour parfois un résultat de même pas 10 minutes à l'écran, à Paris, Vera Cruz et Jérusalem, sans oublier le New Jersey. Oui, il a même été jusqu'à tourner au New Jersey, vous rendez-vous compte de l'audace de ce type.

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Niveau distribution, Friedkin envisageait un casting de malades : Steve McQueen, Lino Ventura, Amidou et Marcello Mastroianni. Notre Lino national aurait été très bien, mais il refusera, se sentant trop vieux pour ces conneries. Mastroianni refusera le rôle, apparemment trop occupé avec la garde de sa fille Chiara et en pleine séparation d'avec Catherine Deneuve (mère de Chiara) pour avoir le temps d'aller batifoler en Americca del sur. McQueen exigera que sa femme, Ali MacGraw (avec qui il divorcera en 1978) l'accompagne et ait un rôle, mais Friedkin n'a pas prévu de rôle féminin (le seul rôle féminin du film, une serveuse dans un bastringue, n'a pas de nom, ni de réplique) et donc, c'est non (soit dit en passant, McQueen fut le premier à se désister, et ce ne fut pas sans répercussions sur le refus de Ventura). Seul reste Amidou, immense acteur franco-marocain connu surtout pour ses rôles dans les Lelouch (La Vie, L'Amour, La Mort), mais pas très bankable. On engage Roy Scheider, à l'époque auréolé des Dents De La Mer et de Marathon Man ; on engage Francisco Rabal, acteur espagnol habitué des tournages de Luis Bunuel, inconnu ou presque aux zuhéssa. Et on engage Bruno Cremer, que Friedkin a sûrement vu dans Section Spéciale, La 317ème Section ou Paris Brûle-t-Il ? mais probablement pas dans L'Alpagueur. Pas un casting de méga stars, mais un casting, en tout cas, des plus solides, et une chose à dire au sujet de ces quatre acteurs : c'est sans doute le tournage qui veut ça, mais ils jouent avec un réalisme, une conviction totales. A regarder le film, on a l'impression que les camions utilisés contenaient réellement de la vraie nitro et qu'ils ont vraiment risqué leur vie ! Quand Amidou gémit et hurle, tremblotant, alors que le camion qu'il conduit roule sur une planche pourrie qui fait s'affaisser le bouzin, ça sent le vrai, pas un jeu d'acteur. Et le spectateur, confortablement assis sur son cul dans son canapé ou dans la salle, ne peut s'empêcher de frissonner, de trembler, de ressentir l'adrénaline du moment.

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Sorcerer a eu bien des soucis dans sa vie. A sa sortie, le film n'aura aucun succès, bide commercial monumental, une pile incroyable doublée de quelques critiques un peu assassines. Mais quelques semaines plus tôt, sortait La Guerre Des Etoiles. Sorcerer, film nihiliste et lent (il dure 116 minutes, et l'action proprement dite, le départ des camions autrement dit, ne démarre qu'au bout d'une heure !), film d'atmosphère et quasiment métaphysique, n'avait aucune chance face au bulldozer de Georgie Boy, qui aligne les scènes d'action au poids et possède un montage et un rythme des plus frénétiques. Sans parler d'effets spéciaux tuants et en abondance et d'un happy-end. Sorcerer n'est pas seulement nihiliste au possible, il est aussi vrai, sans trucages (ou quasiment sans trucages : le pont suspendu...). C'est du cinoche burné, viril, à l'ancienne, du vrai, qui sent la sueur et la Motul. Et il a été tourné en dix mois, dans des conditions peut-être pas aussi rocambolesques que celles du Apocalypse Now de Coppola (qui tournait son film en même temps que Friedkin, aux Philippines essentiellement), mais tout de même. Intempéries, malaria, blessures, tensions avec l'équipe techniue (le directeur de la photographie, qui a tourné les séquences du prologue, fut remplacé au bout de quelques jours dans la jungle, ne sachant pas, selon Friedkin, la mettre en valeur), décors naturels tout sauf hospitaliers, dépassements de budget, ce film a connu ses heurts. Qu'il ait pu être fait, qui plus est tel que Friedkin l'envisageait (casting excepté, car comme je l'ai précisé plus haut, seul Amidou était dans les acteurs envisagés au départ), est un fuckin' miracle. Et tout ça, sans parler du titre original ("sorcier"), qui aurait pu laisser présumer un film fantastique, après tout, Friedkin avait réalisé L'Exorciste, mais non, pas du tout. C'est le nom d'un des deux camions (l'autre est Lazaro) du film, celui de Cremer et Amidou. Ce titre original a quelque peu déstabilisé, à sa sortie. Le titre français, Le Convoi De La Peur, est moins bon, trop proche du titre du Clouzot, pas original. Sorcerer, par contre, ça claque ! Ne m'en veuillez donc pas si je continue d'utiliser ce titre plutôt que le français (en plus, c'est plus rapide à écrire).

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Et il faudra attendre 2015 pour que ce film sorte enfin (en copie restaurée, de toute beauté) en DVD et BR, après une ressortie salles et une rediffusion TV. Auparavant, il fallait se contenter d'un DVD Z1  (américain, donc) de qualité moyenne pour ce film, rien d'autre (ou alors, une vieille VHS ?)... Cet article est une refonte d'un ancien article (datant de 2009, et en fait, d'un peu avant, 2008 initialement, quand mon blog était encore sur AlloCiné) sur le film, dans lequel je passais le plus clair de mon temps à gueuler sur le fait que ce film était introuvable. Maintenant, je braille de bonheur car ce film est disponible partout, alors si vous ne l'avez encore jamais vu, c'est impardonnable ! Foncez le regarder, je vous attend... Ah, vous voilà, alors, vous avez aimé ? J'en étais sûr ! Bon, retour à l'article sur Sorcerer. Déjà plusieurs centaines de mètres d'article, et je n'ai pas encore parlé de l'histoire, même si, remake d'un classique oblige, c'est dans l'ensemble connu comme le loup blanc. Comme je l'ai dit plus haut, Sorcerer ne démarre vraiment qu'au bout d'une heure. Ce qu'on voit durant cette première heure, c'est la présentation, en quatre saynètes, des quatre personnages principaux, puis les raisons de l'organisation de ce parcours en camion (et le recrutement et la préparation des volontaires). Un truc qui est fort avec ce film, c'est que les quatre personnages principaux ne sont pas des héros. Ce sont en fait des crapules ou des truands, pas des gens très recommandables, mais il n'empêche qu'on s'attache fortement à eux, et quand l'un d'entre eux meurt dans le film (j'ai prévenu qu'il y aurait des spoilers, donc ne vous en prenez qu'à vous-mêmes), et ils meurent tous par ailleurs, on est triste. Comment éprouver de la peine de voir un terroriste mourir ? En regardant Sorcerer, voilà comment. 

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Le film commence par présenter les quatre 'héros'. On a d'abord une très courte (deux minutes) scène muette à Vera Cruz, où Francisco Rabal, qui joue un tueur à gages sans nom (Nilo serait son nom, mais il n'apparait nulle part dans le film) abat sa cible dans un immeuble. Puis on arrive à Jérusalem. Kassem (Amidou) et ses complices, des terroristes palestiniens, viennent de foutre une bombe dans la rue. Ils se réfugient dans leur repaire, mais la police arrive et seul Kacem parvient à s'enfuir, voyant ses complices encore vivants (certains ont été abattus) se faire à moitié lyncher par la foule haineuse. Puis, on arrive à Paris, où Victor Manzon (Bruno Cremer), dirigeant d'une firme d'investiteurs, est reçu par le patron de la Bourse pour répondre d'une accusation de malversations financières. Il risque la prison, et son beau-frère (Jean-Luc Bideau), responsable de la fraude, se suicide par lâcheté. Enfin, à Elizabeth, dans le New Jersey, Jackie Scanlon (Roy Scheider), chauffeur et homme de main de la mafia, participe à un braquage (la caisse communautaire d'une église dirigée par un gang rival) qui tourne mal, et au cours de leur fuite en voiture, il cause involontairement un accident dont il est le seul à sortir vivant. Mais pour être la cible d'une vendetta de la part du gang rival... (notons au passage que les dialogues de la section israelienne sont en arabe, ceux de la section parisienne en français, et qu'on a aussi de l'espagnol et un peu d'allemand dans le film, qui est cependant essentiellement en anglais).

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Ces quatre bienfaiteurs de l'humanité se retrouvent dans la même petite bourgade paumée d'Amérique du Sud, Porvenir, dans un pays non défini, mais qui peut être le Guatemala, le Nicaragua ou autre. Un pays en proie à une dictature d'opérette, et le village en question est un trou paumé d'un glauque terrifiant, une sorte de prison à ciel ouvert, en proie à la répression policière. Renommés de patronymes hispanisants (Serrano pour Manzon, ce qui me fait furieusement penser à du jambon, Dominguez pour Scanlon, Martinez pour Kassem...), ils végètent dans la crasse et espèrent amasser suffisamment de pognon pour aller ailleurs. Ils ne se connaissent que de visage. Ils vont cependant faire équipe par hasard, s'engageant tous comme volontaires afin de convoyer des caisses de nitroglycérine pour un chantier oléifère à 300 kilomètres, à bord de vieux camions déglingués, sur des routes plus que périlleuses, pour 16 000 pesos et des autorisations de résidence officielles par tête de pipe, à raison de deux camions, et de deux chauffeurs par camion. L'un des chauffeurs initiaux, un Allemand (joué par Klaus John, qui mourra peu après la tournage), est mystérieusement retrouvé assassiné le jour du départ, et Nilo prend sa place avec une aisance et un sens de l'à-propos assez éloquent (il l'a tué, c'est évident, pour partir à sa place). Manzon, Scanlon et Kassem sont les autres. Scanlon part avec Nilo, Kassem (qui sait que Nilo a tué l'Allemand, avec qui il était ami, et qui le déteste pour ça) avec Manzon.

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Quand les deux camions partent pour cette mission suicide, il reste 56 minutes de film (53, en fait, car il y à aussi le générique de fin, ah ah !), et je ne vais pas raconter dans le détail ce qui arrive alors, mais sachez que vos nerfs seront à rude épreuve tout du long. C'est juste ahurissant de maîtrise, de justesse de jeu (comme je l'ai dit plus haut, on a vraiment l'impression que ces camions sont vraiment, pour le tournage, remplis de nitro, tant les acteurs semblent à bout de nerfs parfois), et le scénario, signé Walon Green (auteur du scénario de La Horde Sauvage), est à tomber. Sorcerer est un authentique chef d'oeuvre du cinéma, un film d'aventures solide et envoûtant (la musique, signée du groupe d'ambient allemand Tangerine Dream, est superbe), magistralement mis en images, magistralement monté et réalisé. Une oeuvre totalement prodigieuse qu'il faut à tout prix (re)découvrir, et qui, pour moi, et je sais que ça va en choquer quelques uns mais qu'importe, enterre littéralement le pourtant magistral film de Clouzot ! Ce film, avec son tournage insensé qui repisse de partout durant le visionnage, son casting risqué (pas de vraie stars), son ambiance grandiose, est incontestablement, avec Apocalypse Now, un des derniers grands représentants du cinéma à l'ancienne, d'avant les effets spéciaux à outrance et les multiplications de scènes d'action, bref, d'avant les blockbusters survitaminés qui, à l'époque, commençaient, avec La Guerre Des Etoiles, Superman et autres, à pointer le bout de leurs museaux. Et qui, désormais définitivement, règnent en maîtres sur le cinéma moderne. Une page se tourne avec la dernière image de Sorcerer, ces deux bandits new-yorkais pénétrant, remplis de menace, dans le petit bastringue de Porvenir, sur fond de musique de Tangerine Dream... Rhââ, rien qu'à écrire ça, et bien que je vienne de me revisionner le film, j'ai comme des envie de reglisser le DVD dans le lecteur et de repartir, 116 minutes durant, dans ce si grandiose enfer personnel qu'est Sorcerer. Je vous laisse, j'ai à faire, des caisses de nitro en bois rongé par l'humidité à transporter...

"Il balayait, espèces de salopards !"

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Spoilers...

Chose amusante, ce film, je l'ai découvert...en lisant Stephen King. Les fans de l'auteur ont très certainement compris de quoi je veux parler, mais je vais quand même l'expliquer. En 2006, dans son roman Histoire De Lisey (un de ses meilleurs romans, au passage, bien que pas le plus facile d'accès), King fait souvent référence à ce film de Peter Bogdanovich, sorti en 1971. Non pas qu'entre le film et le roman, il y ait des similitudes d'histoire, mais parce qu'un des personnages principaux, l'écrivain Scott Landon (mari de la Lisey du titre du roman), au passé des plus tourmentés, est un grand fan du film, c'est son film favori, et il le revoir souvent sur une vieille VHS. De fait, on a souvent, dans le roman, des descriptions, plus ou moins vagues, de certaines scènes du film. Je connaissais de nom Bogdanovich (un ancien critique de cinéma ayant commencé sa carrière de réalisateur en 1968, tout en ayant aussi été acteur), mais n'avais jamais vu un seul de ses films (en tant que réalisateur, car sinon, je l'ai vu, comme acteur, dans Opening Night de Cassavetes, où il tenait un rôle secondaire), mais je savais qu'il avait (il n'est pas mort, ceci dit) la réputation de faire des films austères, des films d'auteur, comme, ben tiens, John Cassavetes, justement (qui a démarré comme acteur lui aussi).

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La lecture du roman de King m'a interpellé sur ce film que, sinon, je n'aurai probablement jamais vu, ou alors bien plus tard (je ne me souviens pas qu'il soit un jour passé à la TV, du moins, depuis les 15 dernières années ; c'est typiquement le film à passer sur Arte, mais je n'ai aucun souvenir de ça). Le visionnage du film m'a poussé à en voir sa suite, Texasville, que Bogdanovich réalisera (avec six des acteurs du premier film) en 1990. Je n'aborderai pas Texasville ici, et je n'en parlerai probablement plus ici une fois ce paragraphe achevé. Autant le dire tout de suite, Texasville, qui sera un échec commercial, est un ratage, surtout comparé à La Dernière Séance (The Last Picture Show), car tel est le titre de ce film, le troisième de Bogdanovich. Tourné en un glorieux noir & blanc, sobre d'effets, le film est interprété par une brochette de grands acteurs qui, pour certains, démarraient quasiment leur carrière ici : Jeff Bridges, Timothy Bottoms, Sam Bottoms (son frère), Cybil Shepherd, Cloris Leachman, Ellen Burstyn, Randy Quaid, ainsi que le vétéran Ben Johnson, un des acteurs fétiches de Sam Peckinpah (un acteur aussi bien capable de jouer les durs à cuire violents et cruels que les bons pères spirituels au grand coeur, et c'est dans cette seconde catégorie que se situe son rôle dans le film de Bogdanovich). Le film est adapté d'un roman de Larry McMurtry, du même nom que le film, et l'auteur du roman a cosigné le scénario avec Bogdanovich. A noter que la suite du film, Texasville, est elle aussi adaptée d'un roman de McMurtry, qui avait, en 1987, écrit lui-même une suite au premier roman (qui date, lui, de 1966).

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L'action se passe en 1951, dans une petite ville du Texas, Anarene. Sonny Crawford (Timothy Bottoms) et Duane Jackson (Jeff Bridges) sont amis, et achèvent leurs études au lycée. Sonny vient de rompre avec sa petite amie Charlene et commence une relation adultérine avec Ruth (Cloris Leachman), la femme de Coach Popper, qui travaille au lycée, et au sujet duquel une rumeur d'homosexualité tourne, tandis que Duane courtise Jacy (Cybil Shepherd), qui est, selon lui (et à peu près tout le monde !) la plus belle fille de la ville. Les deux amis, ainsi que Lester (Randy Quaid), errent, quelque peu désoeuvrés, en ville, une ville plutôt morne et sinistrée, et passent le plus clair de leur temps dans le bistrot de Sam le Lion (Ben Johnson), à écouter de la country et boire. Le jeune frère de Sonny, Billy (Sam Bottoms), mentalement limité, est un jour emmené par la petite bande voir une prostituée afin de le déniaiser, mais, ayant joui trop tôt, il met en colère la prostituée qui le gifle. De retour chez eux, ils sont apostrophés par Sam qui, voyant Billy en larmes, pense qu'ils l'ont mal traité, et leur annonce que tant qu'ils ne sauront pas bien traiter Billy, il leur refusera l'accès à son bar et à sa salle de billard et de cinéma. Mais, découvrant la vraie affection que Sonny a pour son petit frère handicapé, il s'excusera auprès d'eux. Alors qu'ils s'en vont pour le Mexique, pendant les fêtes du Nouvel An, afin de s'amuser un peu, Sam meurt d'une attaque...

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La Dernière Séance (qui n'est apparemment pas sorti en salles en France à l'époque, mais seulement en 2013 ! Il existe en DVD depuis 2001 et fut apparemment doublé en VF pour l'occasion) est un film sombre, austère, une sorte de version 'film d'auteur' d'American Graffiti, avec deux ans d'avance. Le film fut quelque peu critiqué à sa sortie pour une scène qui le fera taxer d'obscène (mais cette accusation sera évincée assez rapidement), une scène de bain de minuit dans une piscine. Qui dit 'bain de minuit', dit nudité, évidemment. Franchement, on a vu bien pire dans d'autres films, surtout de cette époque ! Sinon, de par sont ambiance, sa photographie, son sujet, son interprétation, sa réalisation, tout, dans ce film, fait penser à du Wim Wenders des grands jours, des films comme Faux Mouvement, Alice Dans Les Villes, L'Etat Des Choses et bien évidemment Paris, Texas. On a d'ailleurs, une fois, sur le Net, parlé du film de Bogdanovich comme étant l'anti-Paris, Texas ! Remarquablement interprété par des acteurs talentueux (c'est incontestablement le film le plus ancien que j'ai vu avec Jeff  Bridges ; Timothy Bottoms, lui, la même année, a joué dans Johnny Got His Gun de Dalton Trumbo, un chef d'oeuvre), ce film est certes lent et austère, mais purement magnifique. Du Eastwood grand cru, par un autre qu'Eastwood, car on peut aussi penser, parfois, aux films de cet acteur/réalisateur en regardant The Last Picture Show.

15 octobre 2017

Instinct basique

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Spoilers...

Considérons cet article comme un hommage envers Mireille Darc, décédée récemment. Pour ce faire, j'ai décidé d'aborder un film qui, pour moi, est incontestablement le plus grand rôle de cette actrice très connue pour ses rôles légers dans des films populaires, généralement des films de Georges Lautner, d'ailleurs, comme La Valise, Les Barbouzes, La Grande Sauterelle (ce qui restera son surnom), Ne Nous Fâchons Pas, ou bien encore le très délirant Laisse Aller...C'est Une Valse. Pas des chefs d'oeuvres (encore que, dans leur genre, à savoir comédie policière, Ne Nous Fâchons Pas et Les Barbouzes sont de franches, très franches réussites), mais des films qui se laissent vraiment regarder. En 1974, Lautner, le même Lautner, réalise un film adapté d'un roman policier (de genre 'série noire') de Richard Matheson. Oui, le même Matheson qui a écrit les romans Je Suis Une Légende, La Maison Des Damnés et L'Homme Qui Rétrécit, tous adaptés au cinéma, et qui a aussi écrit la nouvelle ayant donné le TVfilm Duel de Spielberg. Bref, une épée, comme le dirait Audiard (qui est royalement absent des dialogues du film, au passage). Ce film est interprété par Mireille Darc, donc, mais aussi par Claude Brasseur et Alain Delon, et il s'appelle Les Seins De Glace

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Sous ce titre en jeu de mots (les 'saints de glace', période du mois de mai où généralement on a une dernière gelée, et qu'il convient de dépasser avant de commencer ses plantations et son jardinage), Les Seins De Glace n'est pas une comédie dramatique, ou un film de romance, mais un thriller psychologique qui n'aurait pas dépareillé dans la filmographie de Claude Miller (Mortelle Randonnée m'a beaucoup fait penser à ce film, parfois), Yves Boisset ou Roman Polanski. Voire Chabrol dans ses meilleurs moments (car, pour prolifique qu'il a été, le Claude a quand même réalisé quelques merdes). Parmi les autres acteurs du film, citons André Falcon, Jean Luisi, Emilio Messina, Philippe Castelli (Luisi et Castelli ne font qu'une apparition), Michel Peyrelon et Nicoletta Machiavelli. Quant au roman de Matheson, son titre original est Someone Is Bleeding, j'ignore le titre français, mais c'est probablement le même titre que le film. C'est Lautner lui-même qui a signé le scénario adapté du roman. Le film, à sa sortie, marchera très bien et est encore aujourd'hui assez réputé et connu, il est repassé récemment à la TV (trop tardivement pour être considéré comme un hommage à Mireille Darc, cependant), je l'ai revu, et c'est ce visionnage, le premier depuis plusieurs années (la dernière fois que je l'ai vu, je ne tenais pas encore ce blog, c'était donc avant 2009, et même bien avant cette date), m'a donné envie de l'aborder, pour tout dire.

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François Rollin (Claude Brasseur) est un écrivain qui signe des scénarii de feuilletons pour la TV, métier qui ne le satisfait qu'à moitié. En panne d'inspiration, il se balade sur une plage de la Côte d'Azur (vers Nice) quand il aperçoit, sur la plage, une jeune femme blonde et assez mystérieuse, qui dit s'appeler Peggy Lister (Mireille Darc). Il l'aborde assez directement, en lui disant qu'elle lui fait penser à l'héroïne de l'histoire qu'il était en train d'écrire juste avant de se balader sur la plage. Les deux commencent à se fréquenter, gentiment, paisiblement, Peggy ne semble pas insensible à François, mais lui est carrément tombé raide dingue amoureux d'elle (il est célibataire) et entreprend clairement de la conquérir.

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Un jour, il fait la connaissance de Marc Rilson (Alain Delon), un avocat qui dit défendre les intérêts de Peggy et met en garde François : Peggy est malade, elle va un peu mieux, mais reste fragile, et sa maladie est de l'ordre de la psychiatrie : elle aurait agressé, et même tué, un homme, autrefois, et Rilson, aidé en cela par des hommes de main (dont un qui vit chez Peggy comme jardinier, Albert), la protège, de manière un peu trop poussée selon François (il semblerait aussi que Rilson soit, malgré qu'il soit marié, secrètement amoureux de Peggy). Bientôt, des meurtres, dans l'entourage de Peggy, vont être commis, ce qui va la placer suspect N°1. Décidé à la protéger, et ne croyant pas ce que Rilson a dit, François n'abandonne pas l'idée de vivre avec Peggy, qui s'est, de son côté, totalement attachée à lui...

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Les Seins De Glace est un excellent film dramatique, un drame psychologique vraiment étonnant de la part de Lautner, plus habitué aux comédies et aux polars (en fait, aux comédies policières !), bref au registre léger, qu'à ce genre de films. Brasseur est très bon, Alain Delon est assez angoissant dans le rôle de cet avocat dont on ignore vraiment les motivations (soit il est sincère dans ses actes, soit il est vraiment du genre gourou pervers et manipulateur), et Mireille Darc, sobre et à la fois touchante et inquiétante, est dans son meilleur rôle, probablement. Je n'ai pas lu le roman de Matheson, je ne sais donc pas si le film l'adapte bien ou librement, et je ne sais pas ce que Matheson en a pensé. Toujours est-il que ce film est une vraie réussite dans le genre. C'est un film plus subtil qu'il n'y paraît, rempli d'un suspense assez douloureux parfois, et quand on le compare avec la majeure partie de la production de Lautner, c'est vraiment une éclatante surprise !

14 octobre 2017

Guide de survie en milieu sauvage

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Spoilers...

Edward Bunker, vous connaissez ? Un écrivain (et acteur occasionnel : il a joué dans Reservoir Dogs de Tarantino, il jouait Mr Blue, un des deux gangsters, avec celui joué par Tarantino lui-même, qui se font tuer au cours du braquage de banque non filmé, et n'apparaissent donc que peu de temps dans le film), né en 1933 et mort en 2005, et qui a commencé sa carrière en tant que criminel. Un peu comme José Giovanni chez nous, Bunker a d'abord été un truand, il a fait de la taule, pas mal de taule, et bien entendu, une fois sorti de prison, ses romans s'inspireront beaucoup de son expérience. En prison, il s'est lié d'amitié avec Danny Trejo (futur acteur, à la tronche bien reconnaissable), avec Caryl Chessman (un serial killer exécuté en 1960 à San Quentin) avec qui il parlera littérature. Il a fait partie de la sinistrement célèbre Fraternité Aryenne en prison (apparemment, afin d'éviter au possible les ennuis, il n'avait pas eu trop le choix, c'était adhérer ou avoir des ennuis). Plus jeune homme à avoir été détenu à San Quentin (Californie), alors qu'il n'avait que 17 ans, il a réussi, à deux reprises, à se faire la belle, une de ses cavales a duré deux ans. Son premier roman, Aucune Bête Aussi Féroce, a été publié en 1973 et sera adapté au cinéma en 1978 avec Dustin Hoffman (Le Récidiviste, d'Ulu Grosbard, dans lequel Bunker jouait, son premier rôle au cinéma). D'autres de ses romans seront adaptés : Les Hommes De Proie en 2016 (Dog Eat Dog, de Paul Schrader, avec Nicolas Cage), et bien entendu, avec ce film de 2000, La Bête Contre Les Murs, qui est devenu Animal Factory (titre original du roman). Bunker a aussi écrit le scénario du Runaway Train de Konchalovsky.

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Sorti donc en 2000, ce film, Animal Factory pas Runaway Train, est réalisé par Steve Buscemi. Acteur fétiche (enfin, un des acteurs fétiches) des frères Coen, il a aussi réalisé quelques films, et sauf erreur de ma part, Animal Factory est son deuxième. Il joue un petit rôle dans le film (Edward Bunker aussi), mais le film est, sinon, interprété par Edward Furlong, Willem Dafoe, Danny Trejo, Mickey Rourke, Seymour Cassel, John Heard, Mark Boone Jr et Tom Arnold. Le film a été tourné à la prison de Holmesburg à Philadelphie, en Pennsylvanie, mais se passe dans la prison de San Quentin, en Californie, la prison où fut incarcéré Bunker et Trejo, une des taules les plus dures, dangereuses, craignos des USA. Bien qu'abordant une histoire fictionnelle, le film, on le comprend aisément, est quasiment une autobiographie : aussi bien l'âge que le nom du personnage principal, joué par Furlong, font penser à Edward Bunker. Le film est une excellente adaptation du remarquable roman, le scénario adapté ayant été signé Bunker lui-même (et John Steppling). Quant aux producteurs, on peut citer, parmi eux, Bunker et Danny Trejo !

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Ron Decker (Edward Furlong), un jeune homme de bonne famille, est arrêté et condamné à une peine de prison (de 2 à 10 ans ; selon son comportement en prison, la peine peut être allégée ou endurcie) pour trafic de drogue douce, et envoyé au pénitencier de San Quentin, en Californie. Il a tout juste 21 ans, et c'est sa première condamnation et peine de prison. Comme il est plutôt beau gosse, et totalement inexpérimenté, il risque fort d'être la cible privilégiée des pervers et truands de tous bords. Deux semaines après son arrivée, il est mis en relation (par un type avec qui il bosse à l'atelier de menuiserie) avec Earl Copen (Willem Dafoe), un des taulards les plus respectés de la prison, un vétéran ayant passé 18 ans en prison et qui travaille comme secrétaire au bureau du chef des gardiens. Copen va prendre le jeune Decker sous son aile, et Decker va rapidement devenir un membre de la petite bande (Danny Trejo, Mark Boone Jr...) de Copen. Ce dernier va tout faire pour lui rendre la vie plus facile, va le protéger (sans rien exiger de sexuel de sa part, ni rien exiger de lui, d'ailleurs), ce qui n'empêchera pas Ron de péter les plombs, un jour, alors qu'un taulard, Buck Rowan (Tom Arnold), tentera de le violer : il le plantera dans le dos en représailles, afin de se venger, mais tout en sachant, évidemment, qu'il risque fort de mettre son dossier en péril, et de rallonger sa peine de prison...

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Excellente adaptation du roman de Bunker, Animal Factory est aussi un des meilleurs films de prison que je connaisse, derrière Les Evadés de Darabont mais devant L'Evadé D'Alcatraz de Siegel, Brubaker de Rosenberg et Luke La Main Froide du même réalisateur. Réalisateur quelque peu novice, Buscemi (qui joue un petit rôle de contrôleur judiciaire au sein de la prison) a fait ici un film réalisé classiquement, mais qui se visionne avec un grand intérêt tout du long de sa hélas trop courte durée (il ne dure que 90 minutes, générique de fin compris). Le titre du film n'est pas explicité dans le film, mais dans le roman, au cours d'une scène de plaidoirie qui n'a pas été tournée, et dans laquelle Decker clame haut et fort que la prison n'est qu'une usine à fabriquer des animaux humains. On y entre à peu près normal, on en sort (quand on en sort) plus mauvais qu'en y entrant. Les acteurs sont excellents, mention ultra spéciale à Dafoe, touchant en 'vieux' taulard se prenant d'amitié pour Furlong ; à Furlong, excellent dans le rôle de ce jeune taulard découvrant lentement et péniblement les règles de la vie carcérale ; et, aussi, à Mickey Rourke, étonnant et méconnaissable dans le rôle de Jan, un taulard travelo, se sentant femme dans un corps masculin, colocataire de la cellule de Ron. Peu de scènes avec lui, mais suffisamment pour que le personnage soit difficilement oubliable (et il ne ressemble absolument pas à la photo de Rourke que l'on voit sur l'affiche du film) ! Un film vraiment excellent !

13 octobre 2017

"Are you watching closely ?"

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Spoilers... Mieux vaut avoir vu le film !!

Avec cet article, l'ensemble de la filmographie de Christopher Nolan est enfin abordée sur le blog...du moins, jusqu'à ce que ce brillant réalisateur britannique (américain, désormais) nous refasse un film, ce qui n'est pas pour tout de suite, son dernier en date étant sorti en salles en juillet dernier. Mais l'article du jour concerne un de ses films parmi les moins récents, puisqu'il s'agit de son, attendez que je compte, quatrième film de long-métrage. Sorti en 2006, il est, dans la filmographie de Nolan, coincé entre les deux premiers volets (Batman Begins en 2005 ; The Dark Knight en 2008) de la désormais mythique trilogie Batman by Nolan, c'est le premier film que Nolan a produit en plus de le réaliser et d'en signer le scénarion et il est aussi une adaptation d'un roman d'un autre Christopher, Christopher Priest, un auteur de science-fiction et de fantasy, auteur notamment du Monde Inverti et du Glamour. Le film de Nolan s'appelle comme le roman (qui date de 1995), c'est à dire Le Prestige (The Prestige en VO). Le roman et son adaptation abordent une histoire fictive inspirée de certains faits authentiques : une rivalité entre deux prestidigitateurs au XIXème siècle (époque où se passe l'action), Giuseppe Pinetti et Edmond de Grisy. 

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Les deux magiciens du film (et du roman) sont, eux, fictifs, et sont interprétés par Hugh Jackman et Christian Bale (un des acteurs fétiches de Nolan : il joue Batman dans la trilogie). Les autres acteurs du film sont Michael Caine (l'acteur fétiche nolanien par excellence : il joue Alfred dans la trilogie Batman, il joue aussi dans Interstellar, Inception, et on entend sa voix en voix-off dans Dunkerque), Scarlett Johansson, David Bowie (à l'époque pas encore revenu à la musique, ça sera en 2013 et juste avant sa mort en 2016, mais en 2006, ça faisait dans les 2 ans qu'il ne faisait plus rien et déjà, des rumeurs morbides circulaient un peu sur lui, infondées à l'époque), Rebecca Hall, Andy Serkis et Piper Perabo. A sa sortie, le film a été très bien accueilli par la presse et sera un beau succès au box-office. Cependant, par la suite, les films de Nolan seront si cartonneurs (les deux films suivants de la trilogie Batman, Inception, Interstellar, Dunkerque) qu'on aura un peu tendance à légèrement oublier l'existence de ce film, ou en tout cas, à le minimiser un peu. Ce qui est vraiment dommage et même dégueulasse. Le Prestige est un pur chef d'oeuvre qui, tout du long de ses 2 heures et quelques de projection, vous promettra de grands moments de cinéma. C'est d'ailleurs typiquement (et c'est fièrement indiqué dans le résumé du DVD/BR !) le genre de film à voir plusieurs fois, car une fois le film visionné, on a envie de se le refaire pour voir si on n'aurait pas occulté quelques détails, pour essayer de le comprendre un peu mieux.

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Il faut dire que le film n'est pas d'une accessibilité flagrante : narration non-linéaire, fourmillement de détails, intrigue complexe, Le Prestige est un spectacle de magie d'une perfection hautaine, qui mérite vraiment qu'on lui accorde toute notre entière attention. Pas le genre de film à regarder un soir, en bande de potes, tout en buvant des bières et en se parlant pendant le film. Il faut, ce film, le regarder posément, calmement, seul ou en silence, il faut, limite, l'étudier, ce film. Pareille chose peut être dite sur Memento, Inception ou Interstellar, d'ailleurs. Le Prestige est une preuve supplémentaire que Nolan fait des chefs d'oeuvres complexes, des anti-blockbusters (Dunkerque, à sa sortie l'été dernier, a surpris pas mal de monde, qui ne s'attendaient pas à un film de ce genre). Mais au final, un film comme Le Prestige, ou comme Interstellar, fonctionne largement mieux, sur la durée, que, disons, un blockbuster stéréotypé et survitaminé comme la énième production Marvel ou un film de Jason Statham. On prendra plaisir à le revoir car on y découvrira toujours quelque chose. Quand on revoit un film avec plaisir et qu'on a l'impression de retrouver un vieux pote qui aura toujours de nouveaux trucs à nous raconter depuis la dernière fois, ça serait pas ça, au fond, la marque des grands films ?

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Mais il est temps de parler de l'histoire proprement dite, et je ne vais pas rentrer dans les détails, mais je tiens quand même à préciser qu'il risque d'y avoir quelques spoilers, comme je l'ai indiqué en haut d'article. Et Le Prestige est clairement le genre de film à voir en le découvrant de A à Z, alors ne vous en prenez qu'à vous-mêmes si vous n'avez pas encore vu le film et voulez quand même continuer de lire l'article. Ne venez pas gueuler ! Après, si vous n'avez pas vu le film mais avez lu le livre, c'est différent, mais si vous n'avez fait ni l'un, ni l'autre, deux choses : stoppez la lecture ici (lisez le dernier paragraphe, en tout cas, mais pas ceux d'avant) et rattrapez ce retard en regardant séance tenante ce film !

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Donc, l'histoire. Histoire que je vais raconter d'un strict point de vue linéaire, c'est à dire, pas exactement comme elle est montrée dans le film (qui alterne passé et présent, selon le point de vue de plusieurs personnages, sans que vraiment l'un d'entre eux soit prioritaire sur les autres). Londres, fin du XIXème siècle (aucune année n'est donnée). Alfred Borden (Christian Bale) et Robert Augier (Hugh Jackman) sont deux magiciens, ayant démarré comme assistants pour un magicien plus chevronné qu'eux, avant de voler, tous deux, de leurs propres ailes. Tout le long de leurs carrières respectives, les deux magiciens, tous deux doués comme c'est pas permis, vont aller de rivalité en rivalité, chacun, et c'est bien normal, essayant de battre l'autre sur son propre terrain : aller toujours plus loin, plus fort, avec un tour de magie insurpassable et inédit, quitte à essayer de 'voler' les secrets de l'autre. Mais entre Augier et Borden, il y à bien plus, et bien pire, que de la simple rivalité : alors qu'ils étaient tous deux assistants, au même titre que Julia (Piper Merabo) la femme d'Augier et que Cutter (Michael Caine), un assistant vétéran qu'Augier prendra avec lui par la suite, un regrettable accident entraînera la mort de Julia, noyée dans un container d'eau au cours d'un numéro ayant raté. La faute en incombe à Borden, qui était chargé de faire le noeud des mains de Julia (Augier, lui, faisait les noeuds des chevilles), et il a trop bien fait le noeud...

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La mort de Julia entraîne évidemment une haine féroce d'Augier envers Borden, et leur séparation. A chaque fois que l'un d'entre eux fait un numéro, surtout un numéro risqué ou inédit, l'autre surgit du public, généralement grimé, pour le faire capoter et, parfois, mettre la vie de l'autre en péril (sans parler de la réputation). Alors que Borden a trouvé l'amour en la personne de Sarah (Rebecca Hall), qui va lui offrir une fille, Augier, avec l'aide de Cutter et d'Olivia, sa nouvelle assistante (Scarlett Johansson), cherche à tout prix à trouver le truc du nouveau clou du spectacle de Borden, un numéro appelé "l'homme transporté", au cours duquel il passe d'une armoire à l'autre, d'un côté à l'autre de la scène, en une seconde. Les recherches d'Augier vont aller jusqu'au vol du carnet de notes secret de son rival, et vont le mener plus loin que n'importe qui pourrait l'imaginer...

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Je m'arrête là pour le résumé qui ne fait allusion ni à ce que l'on voit dès le début du film (comme je l'ai dit, le film est narré de manière non-linéaire,  c'est à dire, pas dans l'ordre chronologique des faits, mais malgré cela, on suit le tout assez aisément quand même), ni bien entendu à son final juste ahurissant, sans oublier le truc de la version Augier du numéro de "l'homme transporté". Le scénario est d'une inventivité diabolique (je n'ai pas lu le roman de Priest, je ne sais donc pas s'il y à des différences notables, mais il est dans mon intention de rattraper ce retard prochainement, autrement dit, de lire le roman), et quand on arrive à la fin du film, on n'a qu'une envie, le revoir, tant on est sur le cul. C'est d'une efficacité redoutable. Les acteurs sont absolument géniaux. Je ne suis pas particulièrement fan de Jackman (je ne dis pas que c'est un mauvais acteur, loin de là, mais ce n'est pas un acteur que je révère particulièrement), mais j'aime en revanche énormément Bale et Caine. Tous sont immenses ici. Bowie apparaît peu de fois, mais est excellent dans chacune de ses scènes (à noter que les acteurs principaux du film ne sont pas américains : Jackman est australien, Caine et Bale sont britanniques, Bowie aussi ; Christopher Nolan lui-même est certes américain naturalisé, mais britannique de naissance).

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Le Prestige, dont le titre est une allusion à la troisième partie d'un tour de magie (c'est à dire, le retournement de situation ; les deux autres sont la Promesse, et le Tour lui-même), est pour moi un des plus grands films de Nolan, derrière Interstellar et Memento, mais devant tous les autres films (tous remarquables : Insomnia est le moins bon de ses films, mais tout de même excellentissime, comme j'ai eu l'occasion de le clamer ici récemment) de ce réalisateur décidément immense et dont j'ai déjà hâte, quel qu'il soit, de voir son prochain film (va falloir être patient). C'est une oeuvre remarquable et parfaite, brillamment interprétée, écrite et réalisée, un film qui est à la fois une histoire de vengeance qu'une ode à la magie et à la science. Un film qu'il faut regarder de manière attentive, ce n'est pas un vulgaire blockbuster à regarder du coin de l'oeil en picorant du popcorn et en attendant les scènes d'action (il n'y en à pas). Un des plus grands films de ces 10 dernières années, et tant pis si je triche un peu, le film datant en fait d'il y à 11 ans !